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Entretien

Jean-Michel Potiron (metteur en scène)
Stéphane Keruel (co-concepteur du projet)

Jean-Michel Potiron : Comment inscris-tu ton abord de l'écriture de Christophe Tarkos suite à tes approches successives de Daniil Harms, Ghérasim Luca, Jacques Lacan ("pastiché" dans Là quand même) et ta propre écriture ?

Stéphane Keruel : Au départ, il y a mon rapport au langage. Aussi loin que je me souvienne, le langage a été pour moi un problème ou une question : entre dispositif oppressif et opportunité d'y échapper, entre normativité et singularité, entre discours d'autorité et petites voix des poètes...Mon irritabilité face aux “novlangues” contemporaines, langues de bois, usages d'expressions non repensées, dénis de l'impossibilité du langage à dire le vrai, rejets de la part d'indicible dans les échanges, prétentions de la communication à éradiquer l'innommable, etc.

Dans ma pratique du théâtre, j’éprouve une vive difficulté à dire des écritures théâtrales réalistes, qui collent, qui ne laissent pas la place au non-dit.
Plus tard, la découverte des auteurs et surtout des poètes a constitué une véritable initiation à ma propre écriture.
Daniil Harms ? L’oppression politique, l’élan des avant-gardes, la tentative de survivre à sa langue maternelle par la vitalité de l'absurde (écho au cynisme stalinien), la poésie sonore. Dire du Harms a égalé chez moi à expérimenter la notion d'adresse au théâtre. Premières découvertes de la rythmicité et musicalité de la langue. Puis Kurt Schwitters.
Ghérasim Luca ? L’oppression politique, le renoncement à sa langue maternelle pervertie par les chantres du communisme puis du nazisme. Démonter une autre langue – pour lui, plus vierge : le français – pour la remonter dans l'appareillage fécond d'une forme de bégaiement. Poésie à dire, qui recourt à la matérialité de la langue et à l'engagement du corps pour tenter de se rapprocher d'un indicible à partager. Engagement du corps (comme chez Novarina, texte endossé par le souffle et sa dépense, les muscles, les sphincters...) Ghérasim Luca  tente de réinitialiser le langage à chaque mot. Faisant avancer la phrase par retours successifs au radical, il reconsidère l'échec de la nomination avec une énergie chaque fois renouvelée. Faisant profusion de phonèmes par culture du ratage, il convoque des niveaux de réalité où l'on se retrouve autant que l'on s'y perd.
Se perdre dans la langue, enfin l'aventure...
Création de sens par l'engagement du corps dans le partage de la matérialité de la langue. Les constructions sonores et sémantiques de Ghérasim Luca  équivalent à un refuge pour ma propre pluralité de rapport au monde, pour mon incroyance en l'assise du sens, pour mon impiété à l'encontre de la trompeuse naturalité de la langue maternelle.
Ghérasim Luca déclenche mon envie de porter les langues poétiques sur scène : en faire des spectacles théâtraux (plutôt que prendre des textes déjà théâtraux), inscrire la parole poétique dans des dramaturgies. Donc sortir la poésie du livre mais sans se livrer à la forme “performance”.
Depuis la découverte de Ghérasim Luca, mes spectacles sont des efforts pour dire l'impossible. Ils visent à engager en miroir le destinataire au même effort corporel que celui de l'acteur, à être lui-même créatif de sens, à contacter sa propre irrésolution fertile face au sens, à étendre son propre espace respiratoire.
Quant à lui, Jacques Lacan s'étonne qu'on parle. Cet étonnement me touche.
Lacan ne voulait pas que son enseignement soit vite consommable et digéré, que ses concepts deviennent des objets de consommation galvaudés, répétés sans être réinterrogés à chaque nouvel emploi. Il a fait en sorte que s'intéresser à son enseignement soit un engagement, avec ce que tout engagement réel contient de difficultés mais aussi de potentiel de bouleversement. Pour que la langue soit un véritable outil de transformation personnelle et des sociétés.
Comment se dépatouiller du manque, de l'insatisfaction qui nous est consubstantielle dès lors que nous sommes des êtres parlants ? Pour Lacan, l'humain est "Un être qui peut bien aspirer à la mesure, mais qui est voué à l'excès et au manque". C'est cette conflictualité que je tente de montrer en scène.
Dans la continuité du discours de Lacan, j'entends la musique. A mes yeux, il est comme créateur d'une langue poétique...
Avec Lacan, ce fut la première tentative d'utiliser le langage pour parler... du langage et faire de cet enjeu, une dramaturgie, le spectacle Là quand même. Mon personnage s'évertue envers et contre tout à réaliser l'identification de la chose et du mot (évocation de ce qu'on ne se fait pas à la non adéquation du langage et du vécu). L'expérience proposée consiste à tenter de rejoindre en chacune et chacun des spectateurs.trices, une zone secrète d'insatisfaction fondamentale (qui me semble nous être commune) concernant le langage.
Mettre en scène la poésie ou la catharsis de la rage, de la peine, de ne pas pouvoir se résoudre à la séparation d'avec les choses.
Christian Prigent ? Essayiste, penseur de la littérature et en particulier de la poésie. J’ai trouvé chez lui (dans ses essais, pas dans sa poésie) l'explicitation de ma sensibilité aux langues poétiques.
Pourquoi le caractère d'illisibilité des poètes et quoi en faire ? Ma réponse : en faire du théâtre, et mettre en jeu l'impossibilité et l'acharnement de dire.
Ma création : Saoul Silence –  Expérience n° hein ? fut la deuxième occurrence de mes tentatives de faire théâtre sur le thème du langage et ma première tentative de me coltiner la présence de la musique sur scène.
Dans la suite de mon parcours de mise en théâtre de la poésie, Christophe Tarkos incarne une révolution. Au début, je n’avais pas d'intérêt particulier pour le contenu sonore de son écriture, et Tarkos parle peu de la langue elle-même, nombre de ses textes se présentent comme des rapports d'expertise « bidon » sur ce que sont les choses (Le parpaing, le carton, le bidon, le pneu, etc.).Cependant, je suppose chez Tarkos quelque chose d'une volonté d'en revenir à la perception pure d'avant toute conception et nomination (une spiritualité ?). Pour autant il s'agit moins de la perception des objets eux-mêmes que du langage qui sous-tend leur existence au monde. Que sont les choses ? Tarkos répond : des mots. La poésie de Tarkos semble traiter en creux du savoir et de l'acte de penser. Tarkos s'étonne, sans véritable objet d'étonnement, de ce que la langue langue (du verbe languer).

JMP : Pourquoi abordes-tu Christophe Tarkos aujourd'hui ?

SK : La position de Tarkos dans le monde de la poésie contemporaine n'est pas celle de l'histrion  ? En un temps où notre humanité est mise en danger et où l'ironie, devenue une posture obligée (en particulier chez les poètes ?) n'est plus salvatrice, je suis sensible à la modestie de Tarkos et intéressé par son écriture par là-même qu'elle pourrait faire figure de naïveté anachronique. Ce serait ne pas voir qu'en inventant cette sorte de premier degré poétique qu'il nomme poésie faciale et qui prend les allures d'une prose souvent descriptive, presque objective, simple et sincère, Tarkos est infiniment d'actualité. Que Tarkos évite la dérision n'est pas une posture, il ne fait pas savoir qu'il choisit cette conduite. Ce faisant, sa poésie pourrait faire figure de renégate parmi les langues poétiques contemporaines qui mènent bien plus ouvertement leur lutte courageuse contre l'incurable facilité de la fixité du sens.
Reste que cet indécrottable premier dégré semble vouloir condamner mon imaginaire à la frustration et que cette langue me trouble par sa transparence de façade. N'est-elle que de façade ? Toute la question est là. Je crois que sa transparence est réelle et que Tarkos la fait telle pour nous laisser à nous, lecteurs.trices, auditeurs.trices, le champ entièrement libre à la projection de notre propre critique du monde.
Tarkos n'est pas du monde, il nous offre sa disparition. Je ne vois que le personnage de Monsieur Hulot de Tati, pour fraterniser d'être à être avec Tarkos. Cependant, l'obstination de cette écriture dans le mal fagotté, est assez embarrassante pour qui, comme moi, a travaillé pendant des années sur les savants agencements sonores de Ghérasim Luca.
C'est, à mon sens, que la poésie de Tarkos pousse le bouchon redoutablement loin : non content d'inquiéter "l'idylle ahurie entre les mots et les choses" (Prigent), Tarkos va jusqu'à inquiéter la poésie elle-même dans sa prétention à davantage de vérité que la communication (qui "fait rire", disait Lacan). C'est en ce sens qu'elle me trouble considérablement. Et que je la perçois actuellement comme la plus bouleversante des poésies que je connaisse.
Il est des poètes, comme Charles Pennequin, qui font les idiots pour démasquer l'inanité de la langue. Tarkos, lui, ne laisse transparaître aucune intention de dénoncer quoi que ce soit. Ce faisant, sous les aspects d'une poésie inoffensive, il me renvoie à un sentiment de fiasco de la langue plus cru, plus violent que ce qu'aucun texte poétique ne m'a jamais donné à éprouver.

JMP : Aujourd'hui que représente pour toi Christophe Tarkos  ?

SK : Disons que Tarkos, est le Guru des poètes !, est-ce assez dire ?
C'est le meilleur représentant de la lutte de la poésie contre la langue qui s'y croit.
Lorsqu'en 1972, au cours d'un séminaire, Lacan remarquait "La communication, ça fait rire...", nos sociétés n'en étaient pas encore au degré où la science de la communication pense aujourd'hui s'être élevée.
Dans notre contexte actuel, on peut concevoir l'écriture de Tarkos comme une forme sur-aiguë (et en creux !) de résistance aux discours qui n'admettent aucun reste. Mais c'est à une drôle de lutte que sa lecture nous convie : toute distance critique y est inexistante, elle convie à quelque chose comme une forme d'idiotie, un "rapport" (pfff, rien que le mot fait rire...) au réel sans duplication dans l'imaginaire, la langue par la langue dans la langue. La langue de Tarkos semble être le fruit d'un assentiment complet à sa formulation de l'état des choses.
Le recours à cette forme d'idiotie génère chez Tarkos, un corps à corps langage-réel paradoxalement sans dualité, un combat où les perfectionnements tactiques des lutteurs s'annuleraient faute d'un écart entre eux, et qui aboutiraient à une accolade lymphatique (on voit de ces moments, assez étranges pour le profane que je suis, au cours des combats de boxe anglaise). Si l'apparence de cette lutte n'effraye pas (la langue de Tarkos ne semble pas agressive), la langue commune s'y trouve pourtant bel et bien torpillée de l'intérieur, ou bien usée comme une trame qui ne serait plus que de quelques fils et transparente. De ce K.O. bonasse de la langue, Tarkos fait émerger une sensation de vérité proche de celle que l'on éprouve parfois à la contemplation de certains spectacles grandioses de la nature : une sidération muette ; le concept est momentanément éclipsé par le percept. Ainsi le mot n'est pas différent de la chose, ou, dit autrement, il n'y a plus que la chose, c'est-à-dire le mot.
Le véritable sujet de tout texte de Tarkos est la langue.
Quand Prigent dit : « De la langue, on ne peut sortir que par le dedans » et Ghérasim Luca : « Comment s'en sortir sans sortir ? », Tarkos semble répondre : « Où est l'problème ? ». Argh...

JMP : Qu'est-ce qui a présidé à ton montage des textes de Christophe Tarkos ? Comment as-tu fait ton choix ? Parmi tous les textes de Christophe Tarkos, pourquoi avoir fait ces choix-là ?

SK : Le choix de bon nombre des textes a été motivé par la perception contradictoire de Guigou Chenevier (le compositeur et le musicien) d'une ironie tarkosienne au niveau politique (Je vais à l'usine, Je suis un poète français, Je m'automobilise, etc.). « Mes » choix sont davantage d'ordre existentiel (La matière existe, Une chose est sûre, Je suis une personne, L'homme de merde, etc.).
Au départ, je m'étais surtout focalisé sur les textes décrivant des objets : La verdure, Le bidon, Le parpaing, etc. parce qu'ils étaient les supports idéals de ma première tentative dramaturgique : les recherches sur la nature des choses menées par des sortes de Bouvard et Pécuchet (leur désir de pouvoir par le savoir, en moins).
Les textes rassemblés le sont autour de l'idée de mettre en scène un autoportrait (dans la mesure où je l'incarne) de l'auteur, l'auteur se prenant lui-même comme objet d'étude (sans, bien sûr aucune autolâtrie, et au même titre que des objets matériels), évoquant par-là que les très rares bribes autobiographiques qu'il a laissées ont la consistance de poèmes et que sa vie et son œuvre ne sont qu'une ?

JMP : Pourquoi avoir choisi de travailler avec un musicien en live pour partager ces textes de Christophe Tarkos ?

SK : Depuis 2014, j'ai entrepris de travailler avec des musiciens (Saoul Silence – Expérience n° hein ?, Y Langue et maintenant Tarkos Opéra), au départ par pure auto-provocation car la musique au théâtre me pose problème. À moins qu'elle ne soit produite ou diffusée de la scène, par les actants du spectacle, et qu'elle soit constitutive de la dramaturgie, la musique au théâtre n'obtiendra rien de mieux qu'un rôle d'accompagnatrice, d'illustratrice, et de renfort de la charge émotionnelle ; fonction « humiliante » au regard de la souveraineté de sa nature... Dans les deux précédents spectacles, pour intégrer la musique il s'est agi d'inventer des formes - à prédominance théâtrale (dramaturgique) où les rôles du larynx et de la musique pouvaient être interchangeables dans le rapport d'adresse au public.
Avec Tarkos Opéra, il s'agit de... monter un opéra. Mais c'est un leurre, l'enjeu dramatique de notre spectacle est en réalité théâtral : les personnages témoignent de leurs tentatives de faire livret opératique de l'écriture de Tarkos : Bouvard et Pécuchet (mais dénués d'orgueil), en pleine entreprise de consécration d'une grande œuvre poétique, offerte à un monde qui se contrefout (?) de la poésie...
Il s'agit d'obtenir de cette dramaturgie un effet de disproportion entre un but et ses moyens, d'inadéquation de la modestie intrinsèque de Tarkos à (la sur-dimension d’un opéra ?) notre monde contemporain régi par l'image.

JMP : Pourquoi avoir choisi l'univers sonore de Guigou Chenevier ? Comment qualifierais-tu sa musique ?

SK : La musique de Guigou Chenevier me semble jouer – radicalement mais avec un désir d'inclusion des publics – avec nos habitudes d'homogénéité, notamment rythmique. Nos attendus (souvent inconscients) y sont voluptueusement – ou âprement – déçus, nos retrouvailles du connu, délicatement trompées par des bosselures rythmiques surprenantes, les structures y sont soigneusement accidentées de bévues voulues, nos oreilles – normalisées par l'ordinaire de notre consommation musicale – se font des entorses dans de savantes défectuosités mélodiques, etc. Bref, les musiques d'Inouï nous enjoignent, en toute amitié, à renouer avec une salutaire frustration de nos habitudes. Et puis, un gars qui produit des musiques véritablement inclassables ne peut pas être un mauvais gars, je suis parti de cette maxime.
Composée sur les textes de Tarkos, la musique de Guigou Chenevier joue avec la rythmicité naturelle des textes, concentre ses efforts de perturbation sur la naturalité harmonique et mélodique de nos habitudes. Ça colle bien avec ma tendance à jouer des faillites du sens commun.
La volonté, que je perçois chez Guigou Chenevier, de démonter consciencieusement –  voire sauvagement – l'habitus musical rejoint l'endroit où je tiens ma langue : debout mais en déséquilibre au-dessus d'un gouffre.

JMP : Selon Guigou Chenevier et toi, que recherchez-vous et que réalisez-vous en commun ?

SK : Comme je l'ai déjà dit, la modestie de la forme créée au regard de l'idée d'opéra affichée dans le titre évoquera l'échec de toute grandiloquence au sujet de Tarkos, puisque, avec Tarkos, nous n'avons pas à faire les malins, à fanfaronner, à prétendre en savoir davantage que le public, etc. Nous recherchons donc un mode d'adresse au public qui écarte l'ironie et la pirouette, qui offre une expérience de langue engageant le corps, et qui restitue un portrait de Tarkos dans ce qu'il offre de simplicité troublante. Et par là-même, peut-être, un peu subversif...?
À travers Tarkos Opéra, nous témoignerons de ce que, ne pouvant sortir du langage et, le monde, creusé qu'il est par la langue, manquant à sa perception, Tarkos ne s'est pas pour autant voué à la dépense d'un ressentiment, mais à la production d'attention, attention au monde de langue où nous baignons, se risquant simplement et sans protection, à livrer la vérité de son rapport à celle-ci.

Entretien Jean-Michel Potiron et Stéphane Keruel
Janvier 2019.