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Récit de la mise en scène

Là quand même, poésie philosophique en quatre tableaux, synopsis :

1ère partie : Un homme (ça ne peut être qu'un poète), non satisfait de ce que le mot chien n'aboie pas, entreprend, contre toute probabilité, de rétablir le lien au réel que le langage humain a coupé. Non pas en quête d'un comblement (comme l'impose le consumérisme) mais besoin de côtoyer au plus près le creux irrémédiable, fertile et héroïque qui refonde inlassablement l'humain, et réactive l'urgence de la poésie. Du haut d'une chaire (mais plutôt d'un rocking-chair surdimensionné, voire d'une chaise haute d'enfant rageur), le personnage mène des assauts désespérés - d'autant plus drôles qu'inappropriés - contre la langue séparatrice, au moyen de... la langue. À travers un discours débordant, truffé d'incises et de rectifications, il rate à jamais ses cibles idéales. Au plus impérieux de son désir de sens, rien ne peut empêcher une part secrète de poésie sonore de se faire entendre.

2ième partie : Constatant son échec à la saisie d'un sens stable, il entreprend de défier l'abîme entre lui et le monde, entre l'esprit et le corps, entre le rationnel et l'irrationnel, entre le naturel et le culturel, entre le mesuré et le démesuré, d'annuler toute séparation d'avec le monde par sa propre liquidation : il se fond alors dans la matière. Mais pas n'importe quelle matière : une matière emblématique de tous les objets de désir, onguent pour l'extérieur et douceur pour le dedans, autant matériau que denrée comblant tous les manques, annulant l'absolue disjonction du sujet et de l'objet, le ... chocolat.

3ème partie : La matière en fusion le plonge dans l'invention d'une langue poétique entièrement chocolatée comme sortie d'un conte terrible. Mais, ne parvenant pas à se leurrer durablement, il s'extirpe de cette tentative d'auto-annulation, et découvre un livre de forme étrange dans lequel il trouve un nouveau refuge. Il s'abandonne alors à l'espoir d'une transcendance possible, d'une dissolution de sa personne en tant qu'entité séparée du Réel. Mais bientôt, convenant que lui et sa pratique spirituelle ne produisent pas de l'Un, il est conduit par ce dernier échec à l'abandon de toute tentative.

4ème partie : Se lavant à grande eau des restes de chocolat collés à sa peau, il redécouvre l'accès à sa sensorialité : le bruit de l'eau coulant de son éponge dans le seau fait alors événement, simple et néanmoins majeur, redoublé par le réveil du toucher permis par le contact de l'éponge chaude. Du nihilisme où il s'était conduit, il passe alors à la joie simple et ludique de réussir à faire aboyer le mot "rien" transformé en "chien". Imprégné de l'absolue relativité des choses et du plaisir de pouvoir au moins jouer avec la langue, il retrouve l'adresse directe au public par laquelle il avait débuté la rencontre, à travers une poésie sonore revitalisante.


L’espace scénique :

Un rocking-chair de deux mètres de haut, blanc, posé en diagonale sur un sol carré blanc. Autour de l'aire de jeu, le public est disposé en V dans une relation de proximité avec le public. Ce dispositif permet une vision optimale de l'acteur, même au dernier rang avec ou sans gradinage. Unité de lieu, donc, sur ce rocking-chair à tiroirs et surprises fournissant la plupart des accessoires. Le personnage subit des transformations visuelles importantes et créatrices d'images. Après s'être présenté durant tout le premier tableau, en un élégant complet gris clair (et perruque à la Lacan), le personnage se met, à vue, dès le second tableau, en « bras de chemise », bientôt maculé de chocolat (visage, crâne, bras et chemise blanche). Fin du tableau 2, le personnage essuie sommairement le chocolat de son visage, laissant des traces qui, dans les lumières du tableau 3, produisent un maquillage spontané évoquant des images impressionnantes (grand brûlé, accidenté). Il retrouve ensuite une virginité esthétique après un lavage à grande eau en direct au début du tableau 4.


Aparté de l'auteur (Stéphane Keruel) :

« L'observation du monde humain fait de beaucoup de gens, des incrédules effarés. Je ne me défais pas moi-même de l'étonnement, toujours renouvelé, de ce que nous les humains, usions d'autant de croyances et de convictions pour soutenir le monde de langue où nous sommes plongés ! Et que, nous appuyant sur ce mirage, nous nous infligions une telle diversité de souffrances... Je ne vois la possibilité d'entreprendre une nouvelle écriture qu'à considérer à nouveaux frais le rapport forcément créateur, éminemment poétique que nous entretenons, de toutes les manières possibles, avec notre monde de langue.

Ainsi, chaque création renouvelle la même préoccupation : faire apparaître la poésie de nos paroles quotidiennes et rappeler que la poésie est plus qu'un talent : une faculté. Et que nous vivons de cette faculté, en poésie. Nous sommes tous condamnés à être créateurs. Et nous créons le monde à chaque instant. A ce titre, les multiples organisations de notre vivre ensemble pourraient trouver avantage à produire du vivant plutôt que du mortifère, à privilégier la vie sur la survie, à révoquer l'instinct de prédation au profit d'un souci d'égalité, à échapper individuellement et collectivement aux systèmes de soumission-domination (ni maître ni esclave), à favoriser partout l'intelligence sensible plutôt que la crétinisation crispée des foules, à recréer sans cesse une humanité qui se réjouirait des infinies singularités qui la composent.

Ne m'imitez pas, faites comme moi, disait Jacques Lacan.

Faire comme lui, c'est créer sa langue, plutôt qu'ajouter à la croyance de dire le vrai à travers des théories. J'ai même essayé de faire pire : ne composer ma propre langue qu'à partir des tics d'expression du personnage Lacan. Dans son enseignement, j'ai finalement surtout pillé ce qui transparaissait de son impossibilité de dire ce qui aurait valu la peine d'être dit. Aidé de ma chère incompréhension (comme dit Beckett), Lacan ne se soutient en moi que (ou surtout) de son autorité de poète et d'acteur, qui autorise d'autres poètes, d'autres acteurs, et d'autres metteurs en scène (cf. ses emprunts non référés, ses détournements scrupuleusement sans scrupule...). J'ai observé ses questions adressées sous forme de gueulantes abyssales, ses soupirs, son abattement tragique et jouisseur devant l'impossible, ses ponctuations de hm hm, ses petits couinements jaillissant d'une gorge impassible : tout cela a donné voix à mes propres agencements...

Pour le reste - comme pour tout reste - grâce à la fructueuse aventure d'un cartel autour de son enseignement, j'aime qu'il m'échappe quand parfois il m'est chape, et c'est selon l'ivresse que j'éprouve à la non-saisie... Le titre Là quand même est une invitation à ne rien céder sur son désir... (sur les conseils de Lacan qui semble avoir excellé en la matière). La générosité des poètes n'est pas personnelle, ce sont leurs oeuvres qui ouvrent. Dire « Lacan m'aime », c'est dire aussi « Godard m'autorise ». Il y a aussi Ghérasim Luca, Beckett, Novarina, Maguy Marin, Swami Prajnanpad, Bram Van Velde, Raoul Vaneigem, Cioran, Daumal, Tarkos, Christian Prigent, … en vrac, comme ils sont disposés dans mes strates. »