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Entretien avec le CDN

Par le passé, tu as mis en scène des pièces de Pinter, Jouanneau, Racine, Maeterlinck, Sénèque. Protesto ! est un collage de textes, comment s’articule ce travail par rapport à tes précédents spectacles ?

Jean-Michel Potiron : Ça ne s'articule pas. Ce sont deux périodes différentes dans mon travail, sans lien. Avant je montais des pièces avec des personnages, une fiction, un début et une fin. Aujourd'hui ce théâtre-là ne m'apporte plus de satisfaction. J’y reviendrai peut-être plus tard. C'est avec d'autres formes d'écritures que je parviens à raconter ce que j'ai envie de dire.

Protesto ! est le fruit d'ateliers de réflexion philosophique sur l'esthétique, ateliers menés durant plusieurs années, qui tentaient de répondre à la question " qu'est-ce que l'art ? ". J'ai animé ces ateliers sous diverses formes dans des théâtres à Poitiers, St-Quentin-en-Yvelines et au Théâtre de l'Espace à Besançon. J’ai débuté en 2002, au moment où Jean-Marie Le Pen est arrivé au second tour de l’élection présidentielle. Ce fut le facteur déclenchant. Quand je dis " qu'est-ce que l'art ? ", je pose la question : Comment se fait-il que l'art qui s'adresse à tous touche si peu de monde ?


Dans Protesto ! il y en a une citation de Philippe Dagen : " Une œuvre qui ne transmettrait sa colère qu’à deux ou trois hommes, dans la situation actuelle, il conviendrait d’y voir un triomphe. " Es-tu en colère Jean-Michel ?

Davantage que de colère, il conviendrait parler de " choc ". Je suis choqué par le manque généralisé de culture. Je pense que la culture est un barrage aux extrêmes. Pas le barrage, mais un barrage. Si je suis en colère, c’est parce que nous ne donnons pas une chance plus grande et une place plus centrale à la culture.


Tu ne fais plus de théâtre de répertoire. Penses-tu qu'un montage de textes dans une forme légère soit plus pertinente pour " véhiculer " la culture auprès du public que le théâtre conventionnel ?

Non, je ne dirais jamais cela ! C'est la forme que j'ai trouvée, et elle me convient. Un collage de textes me permet de rassembler tout ce que je veux dire sur la place de la culture et de l'art dans notre société. Ces propos n'étant pas rassemblés dans une pièce précise, je les ai trouvés dans de multiples citations de Baudelaire, Mallarmé, Flaubert, Balzac, Pasolini, Godard, etc.


Comment ces textes s’articulent-ils entre eux ? Quel cheminement permet de rendre le propos intelligible ?

Quand j'ai commencé à aborder mon cycle " qu'est-ce que l'art ? ", je ne savais pas du tout où j'allais : je voulais traiter cette question et essayer d'en faire un spectacle mais je n'avais aucune idée préconçue de la forme que cela prendrait. J'ai lu, beaucoup lu et rassemblé beaucoup de textes. J'ai animé des ateliers de réflexion, des tables rondes, puis il y a eu un moment de colère où il a fallu avancer dans l'urgence.
Ce moment je le raconte à la fin de Protesto ! J’ai alors pris tous les textes collectés depuis 4 ou 5 ans et j’ai commencé à découper aux ciseaux, un peu au hasard. Je suis passé de quelques centaines de pages à une vingtaine, couvertes de courts fragments. Il restait à faire le spectacle. Pour que le sens apparaisse, il a fallu trouver une forme théâtrale, ça a été un long chemin.


Justement que reste-t-il de théâtral ? Il n'y a pas de lumière, pas de décor, pas de bande sonore...

Peut-être ne faut-il pas dire cela ? Enfin, tu fais ce que tu veux... Il reste de théâtral tout simplement l'interrogation du théâtre. C'est déjà ça ! Qu'est-ce que le théâtre en tant que forme spectaculaire, en tant que lieu, en tant que réunion du public ? Quel est le rapport entre ce qui se passe sur scène et ce qui ce passe dans le public ? Tout cela est questionné. Les spectateurs regardent cet objet en référence à ce qu'ils savent du théâtre, qu’ils y soient déjà allés ou non. Le spectacle joue avec les codes du théâtre, tente de les bouleverser : je ne joue pas sur une scène, le rapport avec le public n'est pas habituel, tout le monde est à vue. Je joue dans des lieux privés, confidentiels, le plus souvent inappropriés au théâtre. De théâtral, il reste aussi le personnage et c'est un personnage qui n'existe que dans un espace ou un lieu non initialement théâtral. Si je mets le personnage sur une scène, dans un rapport frontal, je le discrédite ! Je n'en dit pas plus...


Comment est né ce personnage ?

J'ai commencé à répéter sans en avoir vraiment conscience, dans un bois près de Besançon, en plein hiver. J'ai convié des gens à venir m'écouter. Pour certains de ceux qui sont venus, cette expérience a été un moment unique. Aujourd’hui, de nombreuses personnes ont entendu parler de ce petit événement. Je me suis alors posé la question de le refaire, mais j'ai décidé de ne pas le reproduire à l'identique, car cette reprise eût été factice. Mais quelle que soit sa forme, ce spectacle est un sondage : combien de personnes sont d'accord avec le diagnostic énoncé par tous ces textes ? Suis-je seul à porter cela ? Je sais bien que non mais je voulais le vérifier concrètement. Maintenant, chaque fois que je joue, je continue d'élargir le cercle de ceux qui adhèrent au regard porté. J'en suis aujourd'hui à plus de 80 représentations.

Les premières moutures (sylvestres – dans les bois – ou scéniques) étaient brutes de décoffrage : il n'y avait pas de personnage et je m'identifiais trop à ce que je disais, je collais trop au texte. Quand il a fallu faire un spectacle, j'ai répété avec Stéphane Keruel et Blandine Clémot (de la compagnie Le chant de la Carpe d’Arçais en marais poitevin) qui m'ont aidé à inventer ce personnage. Pour ce faire, Stéphane m'a dit : " Imagine que Jean-Marie Bigard fait une première, il joue son spectacle et tout de suite derrière Jean-Michel Potiron doit enchaîner avec le même public... ". Est-ce possible à faire ? Il s'est alors passé quelque chose en moi de l'ordre du désespoir et c'est ce désespoir qui me permet de jouer.


Le sous titre du spectacle est : Solo inutile (?) pour une culture qui cultive. Doit-on y voir la marque de ce désespoir ?

Se poser la question de l'utilité de Protesto ! m'aide à dire ces textes. Il y a une part en moi qui dit que cette parole ne sert strictement à rien, car la culture qui cultive n'a pas de place, ou très peu, dans cette société, alors que celle qui décervelle est omnipotente. Lutter contre la culture qui décervelle c'est Samson contre Goliath. Goliath va gagner 150 à 0 mais Samson a tout de même envie de batailler. Je mène ce combat avec le rire du désespoir. Parfois je me dis : non seulement c'est inutile mais c’est inintéressant en plus.


Ça c'est vendeur !

C'est une forme de provocation mais j'imagine que ces textes n'intéressent personne et pourtant j'attends que le public me dise, qu'on se dise ensemble : c’est non seulement intéressant mais capital !


Tu as été formateur au Ceméa (centre d'entraînement au méthode d'éducation active – mouvement d'éducation populaire né en 1937 dans le sillage du front populaire). Ne retrouve-t-on, pas dans ton travail une démarche qui relève de l'éducation populaire ?

Oui. Lors de mon passage à Montpellier, le comédien Yves Ferry m'a fait un très beau compliment en me disant qu'avec Protesto ! j'étais dans la droite ligne du théâtre " élitaire pour tous " de Vilar et de Vitez. Le théâtre populaire ne signifie pas : baisser le niveau de l’offre et de la demande culturelle au-dessous du niveau des pâquerettes. Il nécessite au contraire une très haute ambition et une très grande exigence, tout en cherchant les formes et les moyens de le rendre accessible à tous.


Ton prochain spectacle, Les dériveurs, sera un collage de textes tirés de l'œuvre de Guy Debord. Est-ce la suite de Protesto ! ?

Oui. Protesto ! fait un diagnostic sans proposer de solutions, ou très peu. Guy Debord fait le même constat, mais de manière bien plus méchante, et j'aime ça. En filigrane, il indique quelques solutions ! La radicalité qui est la mienne, contenue dans les textes que je dis, ne vient pas de ma méchanceté personnelle, mais de la situation dans laquelle nous vivons. Face à la violence de l'abêtissement et à sa puissante machinerie je suis obligé d'exagérer. J'ai bien conscience de pousser parfois le bouchon un peu loin mais dans le camp adverse, chez ceux qui cautionnent ou qui favorisent cette déliquescence, l’attaque est sans commune mesure. Pour faire entendre une modération – et je crois être quelqu'un de profondément modéré – pour trouver un équilibre, il me faut être radical. Face à l'abrutissement généralisé – distribué, toléré ou subi – je souhaite opposer la radicalité de Guy Debord.

Entretien réalisé par Gilles Perrault