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La dramaturgie

Premier axe : la susceptibilité sociale.

Au départ : « Une œuvre d’art doit exprimer une grande idée. Ne peut être beau que ce qui est grave », Tchekhov.

« La Mouette » ou l’impossibilité d’être heureux. Qu'il est difficile de l'être ! Dès que les personnages entrent en scène, ils viennent se confronter à cette impossibilité.

Pour partir à la recherche de cette tragédie et entrer en conversation avec le drame de la mort (qui nous attend tous), toute frivolité, anecdote ou relativité est à exclure...

On ne peut pas aborder Tchekhov avec nos petites lunettes occidentales : « Ne peut être beau que ce qui est grave ».

Tous, nous voulons l’absolu (et non des miettes).

Dès qu’il y a du relatif (ou du non-absolu) : on n’atteint pas Tchekhov.

Il n’y a aucun relativisme dans le sentiment éprouvé par Treplev de ne pas exister, de ne pas avoir le droit d’exister, ni de place où vivre.

Tréplev est le jeune homme qui n’a pas le droit à une légitimité artistique.

Une rivalité se joue entre l’institution (Arkadina) et la non-institution (Tréplev), l’institution se sentant remise en question.

On peut y voir une analogie avec l’art contemporain.

Ni le (vrai) public (de « La Mouette »), ni le public de Tréplev ne savent dans l’acte I à quel spectacle ils sont conviés.

Comme dans l’art contemporain, ils sont convoqués à une expérience.

La susceptibilité sociale et artistique de Tréplev est froissée. En matière d’amour-propre, Tréplev est ultra-sensible.

S’il n’y a pas cette hyper-susceptibilité artistique, sociale et amoureuse de Tréplev, il n’y a pas la pièce.

Tréplev crève de faim. Sorine également.

Arkadina a 70.000 roubles à la banque, mais elle ne leur donne rien.

Tréplev a une manière franche, jusqu’au-boutiste de prodiguer des étreintes, de faire des gestes, de dire des paroles.

L’histoire de Tréplev n’est pas celle d’un petit-bourgeois ou d’un petit fils à papa (ou à maman).

Il ne s’agit pas seulement des mésaventures d’un artiste froissé, mélancolique, connaissant un dépit amoureux, en mal de reconnaissance de sa mère, abandonné par sa fiancée, qui se suicide à la manière de Werther (par chagrin d’amour).

Tout est augmenté par le fait que Tréplev est un miséreux, un ventre creux, un exclu social, comme son oncle Sorine.

Dans Tchekhov, il faut toujours se ressourcer à l’île de Sakhaline. Il faut attirer La Mouette sur l’île de Sakhaline.

Sorine et Tréplev ne mangent pas tous les jours à leur faim.

Tréplev est un clochard, intelligent, engagé, battant, mais clochard.

Au bas-fond de l’échelle sociale, il vient tuer Nina et se suicider à l’acte II, réclamer l’amour de sa mère à l’acte III, vitupérer les pompiers et les installés dans le même acte, espérer au moins de retrouver sa fiancée (fiancée qui lui a été subtilisée par un homme riche et privilégié) à l’acte IV.

Tréplev est également un Woyzeck.

La vie est beaucoup plus difficile pour Tréplev que pour Trigorine. Certes, Tréplev est devenu un écrivain à l’Acte IV, mais sa vie est beaucoup plus difficile. Trigorine lui-même le dit dans son monologue. Le (riche) Trigorine a pris la femme du (pauvre) Tréplev juste par désœuvrement. C’est un caprice de riche. C’est cruel.

A l’acte IV, Tréplev a réussi à devenir écrivain, mais il n’en continue pas moins de croupir à la campagne et de porter le poids de son isolement artistique et amoureux et de son oncle mourant.

En l’absence de cette dimension sociale, Tréplev n’est qu’un fils-à-papa ayant des problèmes artistiques, amoureux, étant en délicatesse avec sa mère.

Ses riches mère et beau-père sont ses premiers persécuteurs parce qu’ils ne lui donnent pas d’argent et se désintéressent de lui (au passage, « ils » lui « piquent » sa femme).

Que viennent faire ces privilégiés dans son bureau dans l’Acte IV ?
« L’empêcher » de travailler. Le parasiter. Ils envahissent son lieu de vie. Ils jouent au loto dans son espace artistique. Dans tous les sens du terme, ils s’assoient sur son œuvre (sa mère n’a jamais rien lu de lui, Trigorine non plus !). Par surcroît, ils lui confirment le « vol » de sa fiancée (Nina est toujours amoureuse de Trigorine).

Imposteurs-pompiers continuant d’être ovationnés (à l’instar d’Arkadina) à Kharkov, ils ont oublié le rapt d’une jeune fille qu’ils ont commis, juste par caprice et désœuvrement : « Je ne m’en souviens pas », dit Trigorine.

Arkadina a la même susceptibilité sociale que son fils. Son avarice peut s’expliquer comme un réflexe de pauvre. Le refus de prêter de l’argent, d’offrir ne serait-ce qu’un costume à Tréplev, ne relève ni de la coquetterie, ni d’un caprice bourgeois, mais de la pure et simple violence capitaliste.

L’avarice d’Arkadina n’est pas celle (archétypale) de « L’Avare » de Molière ou celle du père d’ « Eugénie Grandet ».

Il ne s’agit pas uniquement de ne pas venir en aide à Sorine et à Tréplev, il s’agit d’une guerre entre riches et pauvres, donc de les détruire.

Le capitalisme égoïste ne portant pas assistance aux membres pauvres de sa famille ; Arkadina choisit de vivre à leur détriment.

Ce qu’Arkadina défend, c’est son système capitalistique en danger d’effondrement du fait du suicide de son fils.

En s’asseyant sur l’œuvre de Tréplev à la fin de l’acte VI, ils viennent vaincre. Dans son bureau, ils viennent parachever (inconsciemment ou non) la mort du fils.

Tandis qu’ils s’enrichissent de plus belle (la montre d’Arkadina) et qu’ils sont ovationnés à Kharkov, en jouant au loto dans le bureau du fils, au pied du lit du frère mourant, ils s’assoient littéralement sur l’œuvre de Tréplev et sur le cadavre de Sorine...


Deuxième axe : la dispute artistique entre égaux.

Dix artistes (ou aspirants-artistes) mettent un strict signe d’égalité entre eux et ont une immense dispute artistique.

Égaux.

Les titres qu’ils se donnent : « Ma très honorée », « Excellence », sont donc de pures formes. Pour la dispute artistique (et non pour la dispute sociale), entre eux la démocratie est absolue.

Comme les rapports familiaux, les appellations qu’ils se donnent : « Mon fils », « Ma mère », « Ma sœur », « Mon frère », « Ma-dame » sont de pures conventions.

Pareillement, entre l’art et l’amour, entre l’art et la vie (Nina : « Moi je pense que dans une pièce il faut de l’amour »), ils mettent un signe d’égalité.

Pour que le conflit soit entier, chaque personnage doit penser que sa position artistique est la meilleure. Chacun doit penser être détenteur de la vérité. Chaque position (sur l’art, l’amour, la vie) est la seule qui vaille.

Les positions de Tréplev sur l’art sont radicales : « Il faut des formes nouvelles sinon mieux vaut que rien n’existe ». Sa politique est donc celle de la terre brûlée.

Pour Arkadina et Trigorine, l’art est une profession, une technique, un apprentissage, un savoir-faire.

Pour Tréplev, l’art est un renouvellement, une création.

Les positions sont sans appel. Même l’intendant Chamraev a des idées arrêtées : « Autrefois, ils y avaient des chênes puissants, aujourd’hui il n’y a plus que des souches ! » ; Arkadina au sujet de Maupassant : « C’est faux ! »

Violemment adepte d’un théâtre (« La dame aux Camélias » d’Alexandre Dumas), Arkadina à propos de Tréplev demande : «  Pourquoi n’a-t-il pas choisi une pièce ordinaire ? »

Tous ces personnages défendent des genres artistique différents (Tréplev les formes nouvelles, Arkadina le théâtre académique, Medvédenko le naturalisme, Chamraev la comédie bouffonne, etc.), pourtant ils partagent les mêmes conceptions artistiques que Tchekhov et Stanislavski, à savoir : l’art (de la scène principalement) est un lieu d’ennoblissement, le plus haut lieu de la vérité parce que l’exigence (la technique) la plus haute et l’éthique s’y mêlent.

Selon Stanislavski et Tchekhov, l’art est un fait d’aristocratie (aristocratie de l’âme). En ce sens, Tréplev, Arkadina, Nina, Medvédenko, Chamraev sont des êtres « nobles ».

Arkadina, Tréplev, Nina, Trigorine, Sorine sont des « artistes ». A la manière de Stanislavski, ils veulent arriver à « la vie dans l’art », autrement dit (comme disait Debord) à une vie qui soit aussi un art.

« Le chien qui aboie toute la nuit » ; « Tu as la barbe en broussaille » (Tréplev à Sorine) sont autant d'obstacles à la vie artistique - art, amour et vie étant une seule et même chose - être aimé (« les femmes ne m’ont jamais aimé » dit Sorine) signifiant être artiste.

Puisqu’ils sont comédiens-diennes, les interprètes de la pièce n’ont pas à inventer des artistes différents d’eux-mêmes, ils veulent seulement être « nobles », ils aspirent « simplement » à l'ennoblissement d’eux-mêmes.

Ayant une haute conception de l’art (de l'amour et de la vie), les dix personnages de « La Mouette » sont tous cultivés, ils connaissent tous Hamlet, Maupassant, Tolstoï, Zola (même Chamraev), leurs références instaurant entre eux une complicité.

« Le ciel est rouge, la lune se lève » : même la nature qui les environne est artistique : « Le décor (le lac) est si beau ». A l’instar de Trigorine pourtant, ils peuvent avoir de la nature (et de l’art) une utilisation triviale : « Il doit y avoir beaucoup de poissons dans ce lac ».

Ceux qui ne sont pas des artistes « a priori » (Macha, Medvédenko, Sorine, Chamraev, Paulina, Dorn) pensent qu’ils sont tout de même des artistes même s’ils sont les seuls à le savoir. Ils ont également une haute idée de l’art, de la vie et de l’amour (Paulina). Quand ils aiment, ils sont grands. Paulina aimerait que Dorn voie en elle un être noble. Eux aussi veulent vivre artistement.

Pour Tréplev, l’art se réalisera dans 200.000 ans. Sa pièce jouée par Nina est pour lui l’œuvre absolue. Quand tout aura été rasé (« Toutes les vies se sont éteintes »), l’art pourra recommencer, l’artiste et l’art véritable pourront s’exprimer (« Je suis solitaire, j’ouvre les lèvres une fois en cent ans. »)

Peu à peu, une haine artistique monte entre eux : trahisons, mensonges, tromperies (Tréplev parlant de Trigorine : « Voilà le vrai talent, il marche comme Hamlet ! »)

Dans le même ordre d'idée, la querelle au sujet des chevaux peut être vue différemment qu'une querelle entre une artiste célèbre et un intendant, mais comme un différend grave entre deux artistes-comédiens égaux.

Les liens de subordination et de hiérarchie mis de côté, la pièce peut donc être vue comme une querelle entre dix artistes d’une même troupe de théâtre qui s’entretuent.

La représentation théâtrale à l’acte I, le farniente à l’acte II, la lecture et la conversation sur Maupassant, les positions du médecin sur la vie, l’offrande des fleurs, la tuerie de la - vraie - mouette par Tréplev, tout ce qu’ils font peut se faire artistement.

L'approche de Trigorine vis-à-vis de Nina (un artiste rencontrant une autre artiste) peut également être dépourvue d’esprit de supériorité : ils ont simplement une conception différente de l’art. Les différences d’âge et d’expérience étant déjà présentes dans le texte, inutile d’en rajouter.

Ayant trahi tous les autres, Nina fait le difficile apprentissage de l’art. C’est par la solitude, la plus grande des solitudes, qu’elle y arrive.

Dans l’Acte IV, elle sait que l’art est un apprentissage et qu'il lui faudra à présent continuer seule, surtout quand l’art est incomplet (séparé de l’amour de Trigorine et suite à la mort de l’enfant).

« Je suis une Mouette » (venue se désempailler de tous les hommes : son père, Tréplev, Trigorine), Nina sait qu’il lui faudra désormais continuer à se construire seule « dans le divorce ».

Pour Trigorine, l’art n’est pas le théâtre, mais la littérature (« Il ne croyait pas au théâtre »). Pour Nina, l’art c’est le théâtre. Elle se construit donc par elle-même, contre l’amour.

Pour elle, comme pour Tréplev, il ne s’agit pas d’un problème de petite bourgeoise : « Maintenant, je m’y prends tout autrement », « Maintenant je comprends Costia » : nous assistons à une mue, une transmutation, une transfiguration, un enfantement (un auto-enfantement), c'est donc toujours douloureux.

Intervenant après la transmutation de Nina, le suicide de Tréplev (qui ne s’est jamais trouvé : ni dans la vie, ni dans l’art, ni dans l’amour) vient confirmer la division (dans l’art, dans la vie, dans l’amour) entre les dix artistes…

Fin