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Manuscrit du spectacle

« Dans le noir, mais dans le noir de la nature humaine »
Humain, trop humain, Friedrich Wilhelm Nietzsche
(à propos de La Rochefoucauld)
« Aborder des positions imprenables, et tenir des positions intenables. »
Mars ou le guerre jugée, Alain

Intentions

« Au lieu de dire et de vouloir prouver que la guerre est horrible à voir, inhumaine et ainsi du reste, ce qui est trop évident et ne sert à rien, j’essaierai de dire exactement ce que c’est, comment cela se prépare, survient et dure, de façon que chacun saisisse en quoi il a voulu la guerre. Idée douloureuse, que chacun repousse au premier mot. Si cela te semble trop dur, jette le livre. » Mars ou la guerre jugée, Alain

«  Notre principal effort dans cet ouvrage a été de laisser de côté la méthode dont des milliers d’exemples ont démontré l’inutilité et le caractère illusoire : à savoir l’exercice de stérile rhétorique consistant à justifier les guerres ou à les condamner, à en faire l’apologie ou la diatribe. Dans cet ouvrage nous évitons les jugements moraux et, plus encore, les lamentations sur la cruauté de la guerre. Nous avons, répétons-le, à rechercher avec le plus d’objectivité possible, surtout quels sont ses effets et ses fonctions. » Traité de polémologie, sociologie des guerres, Gaston Bouthoul.




Zoologie (préambule)

Lorsque j’étais zoologiste, il y a quelques années, j’entrepris l’étude en laboratoire des poissons multicolores des récifs, la première question qui me vint à l’esprit, était : mais pourquoi donc ces poissons ont-ils des couleurs aussi criardes ? J’ai donc acheté les poissons les plus bariolés que j’ai pu trouver et, pour faire la comparaison, quelques-uns moins colorés, voire des espèces vraiment ternes. Et voilà que je fis une découverte inattendue. S’il s’agit de poissons flamboyants aux couleurs d’affiche, il est tout à fait impossible de garder, dans un petit aquarium, plus d’un individu de la même espèce. Dès que j’en mettais plusieurs dans mon récipient, ils se livraient des combats sauvages, de sorte qu’après peu de temps, seul le poisson le plus fort survivait. Un rapport étroit s’impose immédiatement entre la coloration et l’agressivité. [Relativement] aux magnifiques couleurs des poissons de corail, nous sommes à peu près sûrs de ce qui est leur fonction essentielle : elles déclenchent chez les membres de la même espèce – et uniquement chez eux – une rage de défense territoriale lorsqu’ils se trouvent sur leur propre territoire et annoncent une volonté farouche de combattre lorsqu’ils pénètrent un autre territoire. Ces deux fonctions sont comparables à un autre très beau phénomène naturel qui a inspiré nos poètes : le chant des oiseaux. Tout comme les couleurs des poissons de corail, le chant du rossignol signale de loin à tous ses congénères – et seulement à eux – qu’un territoire a trouvé propriétaire définitif, prêt à le défendre…

L’agression, Konrad Lorenz



Philosophie

Selon Hegel, les guerres sont aussi nécessaires aux sociétés que le vent est nécessaire aux mers pour les nettoyer de leur putréfaction.

Les païens demandaient : « Comment pouvez-vous croire en un Dieu qui est censé être tout-puissant, omniscient et bon, tandis que le mal existe dans ce monde ? N’y a-t-il pas une contradiction fondamentale ? Votre religion n’est-elle pas complètement absurde au regard de la nôtre ? Nos Dieux sont très humains. Notre Zeus n’est pas toujours amène. Il est mû par des passions qui sont des passions tout à fait humaines, et il n’est pas censé être omnipotent, omniscient, et surtout bon. Comment pouvez-vous vous expliquer, face à l’existence du mal, un Dieu qui aurait ces qualités-là ? » Et la réponse des pères de l’Eglise consiste à dire : « Non, non, pas du tout. Il existe en effet un Dieu créateur qui est bon, qui est omniscient, et qui est omnipotent. Effectivement, il y a le mal, mais ce mal en fait est voulu par Dieu. Non parce qu’il ne serait pas bon, autrement dit qu’il serait méchant, mais par bonté pour l’humanité. Le mal existe par Dieu, Dieu l’a voulu, pour que l’humanité puisse se racheter, et découvrir quelque chose de fondamental : le Bien suprême qui consiste, en effet, à ne pas succomber au mal, à mériter sa place au Paradis. » C’est toute l’économie chrétienne du Salut qui se trouve résumée dans cette justification face à l’existence humaine. Au fond, Hegel dit exactement la même chose. Il dit : « Bon, il existe les passions humaines. Et ces passions donnent souvent lieu à des actes de barbarie, à des guerres ; ces passions sont aussi constitutives du mal pour les hommes. Elles créent le mal. Mais le mal qu’elles créent sert un plus grand bien qui est la réalisation de l’esprit.

L’esprit étant la réalisation des virtualités humaines qui visent à s’arracher de l’état de nature et à devenir toujours plus libre.

Hegel dit aussi : « Pour ne pas laisser les systèmes particuliers sans racines, pour ne pas laisser s’évaporer l’esprit, le gouvernement doit de temps en temps les ébranler dans leur intimité par la guerre »…

L’esprit est ce qui est véritablement. C’est le principe de mise en ordre, de mise en forme et d’auto-constitution du monde. Simplifié à l’extrême, l’esprit est ce qui est là depuis toujours mais qui ne s’est pas réalisé de façon complète. L’esprit va se réaliser ou est en train de se réaliser. L’esprit est ce qui nous relie. C’est l’universel, le vrai, le vrai comme « but ». Ce n’est pas quelque chose qui nous serait extérieur, qui planerait au-dessus de nous. C’est ce qui circule entre nous. C’est aussi ce qui fait que nous agissons ensemble, nous menons une action commune, nous réalisons, nous transformons le monde : nous faisons des maisons, des barrages, des voitures, des routes, des institutions, des Etats, des lois. C’est tout ce qui nous relie ou ce par quoi nous nous relions les uns les autres. C’est cela qu’il ne faudrait pas laisser se désagréger dans la satisfaction que l’individu prendrait. L’individualité particulière qui, parlant de son avoir, de sa maison, de sa femme, de ses enfants, de ses voisins, voudrait en quelque sorte, se replier sur sa jouissance personnelle. Ce faisant, il se délierait de l’esprit, de ce qui nous lie. Pour empêcher le particulier d’aller sur cette pente du repli, l’Etat, par la guerre, vient arracher l’individu à son confort et le remettre dans l’œuvre de l’esprit.

Il n’y aurait pas un autre moyen ?

Hegel est convaincu qu’il y a une dimension de l’esprit qui passe par la violence contre le corps. Dans son Projet de paix perpétuelle, Kant développe à peu près la même idée, à savoir que les guerres sont utiles en ceci qu’elles favorisent l’extension du modèle qu’il appelle ‘‘républicain’’, et qu’on appellerait aujourd’hui ‘‘démocratie représentative’’. La nature humaine se réalise ou s’accomplit ou parvient progressivement à complétude grâce, malheureusement à la guerre, au mal que constitue la guerre. Concrètement, la nature humaine se réalise d’autant mieux qu’elle institue des systèmes politiques qui garantissent une plus grande liberté.

A partir des entretiens réalisés avec Yohan Ariffin et Hugues Poltier



Psychanalyse

Au-delà des raisons politiques, existe-t-il d’autres explications plus profondes, plus enfouies, plus obscures à la guerre, penchant du côté de la part maudite ?

A la guerre, on atteint une sorte d’élémentarité, de primordialité, de l’être humain. La guerre est un lieu où il n’y a plus de semblants, d’artifices. On est confronté à un rapport immédiat à l’élémentaire, au naturel et aussi aux instincts de survie animale. C’est ce que dit Freud. Si l’on voulait être intégralement pacifiste, on supposerait la suppression de tout ce qui fait la richesse contradictoire de la nature humaine. Si l’on éradique tout ce qui est de l’ordre de l’instinct, c’est-à-dire Eros et Thanatos, on aboutit à une autre chose qu’à l’humanité. C’est beau de vouloir éradiquer la guerre et la violence, mais si vous l’éradiquez, vous fabriquez une sorte d’être humain qui n’est plus ancré dans sa corporalité. « Aime ton prochain comme toi-même », c’est une monstruosité de demander cela. « Aime ton prochain comme toi-même »… Cela aboutirait à une humanité dés-individuée. Si l’on éradique toute la profonde violence qui se trouve dans l’homme, on transformerait l’humanité en une sorte de termitière. Ce qui existerait serait une existence collective, mais la force des individus et leur singularité auraient disparu. Freud dit, d’où une sorte de pessimisme chez lui : » Si vous voulez supprimez la guerre, vous voulez la termitière. » L’agressivité est fondatrice. Elle est liée à des étapes très primitives de l’évolution de l’enfant, elle est non supprimable.

A partir de l’entretien réalisé avec Jean Kaempfer



Biologie

Dans un de ses livres, Hannah Arendt évoque la manière dont la théorie de l’évolution de Darwin a été utilisée par les nazis pour justifier des espèces supérieures, des espèces inférieures, enfin des sous-races… On cherche une race pure, on veut éliminer les malades, les handicapés, en dehors même de l’influence d’une éventuelle religion, on recherche une race aryenne, blonds aux yeux bleus, puis on veut éliminer tous les autres... Comment Darwin a-t-il pu être utilisé de cette façon ? Quel a été le processus ? Qu’est-ce qui chez Darwin a pu être réutilisé ?

Eh bien, justement, la survie du plus fort, du plus sain, du plus adapté. La compétition...

Mais Darwin a-t-il énoncé ces idées ?

Regardez son titre : L’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle et de la survie du plus fort. Il y a effectivement chez Darwin un élément de compétition, qui n’est pas forcément une compétition personnelle, directe. A la base, il y a l’idée que les êtres vivants, tous les êtres vivants se reproduisent davantage qu’il n’y a de place pour la génération suivante. Ensuite les ressources ne sont pas infinies. En gros, c’est un peu douloureux, mais il naît plus de bébés chez les humains que tous ceux qui pourront survivre. Puis il y a cette idée de compétition... A la limite, on peut dire : » Ah oui, laissons faire la compétition : les plus adaptés se débrouilleront, tant pis pour les autres. » C’est assez facile de faire un pareil glissement et d’appliquer la logique sélection naturelle relative à la reproduction à un niveau social. Darwin, c’est un peu délicat ? Il y a des risques. Si on prend juste : la compétition ou la sélection naturelle et puis qu’on se dit : « Ah oui pourquoi pas entre nations... », qu’on l’applique à n’importe quoi finalement : entre groupes, entre groupes sociaux...

En Occident, nous avons souvent cru que nous étions supérieurs.

La première chose, c’est de déshumaniser l’ennemi. Nos adversaires ne sont pas de vrais humains et on va essayer de les détruire. Darwin c’est un peu délicat, n’est-ce pas ? Mais je ne suis pas pour prendre la mesure... de faire l’autruche, en disant : non, il n’y a pas de différences biologiques, non, les gens ne sont pas agressifs, c’est la société qui les rend agressifs... De toute façon, nous sommes un peu du ressort de la biologie, non ? Je ne vois pas pourquoi les humains seraient tellement différents des autres primates. Nous sommes des primates, non ? Nous avons la culture, mais finalement, nous faisons nos petits, nous les élevons, nous nous associons avec des amis, nous luttons un peu pour d’autres...

Nous sommes des primates. Que serions-nous d’autre ? Nous sommes dans la famille, dans la branche. Nous avons des caractéristiques particulières, extraordinaires. Dans le cerveau, les capacités culturelles. Mais si nous sommes des animaux, nous devons bien nous mettre quelque part dans l’arbre, et si nous nous mettons quelque part dans l’arbre, nous sommes dans les primates, nous sommes des cousins des chimpanzés.

Nous avons énormément raffiné nos moyens de torturer l’autre, de le tuer...

C’est parce que nous avons des capacités qui peuvent être utilisées très positivement, par exemple celle de savoir ce que l’autre va penser, de pouvoir se projeter dans l’esprit de l’autre : je peux penser à ce que vous devez être en train de penser... Mais ça veut dire que je peux aussi penser très en détail comment vous faire mal... C’est la même chose qui peut être positive, empathique, qui peut être employée dans l’autre extrême : torturer... La même capacité qui est retournée dans un but opposé.

A partir de l’entretien réalisé avec Michel Chapuisat



Théologie, éthologie

Le moment est peut-être venu de s’interroger sur la nature humaine ?

La nature humaine n’existe pas. L’homme n’est pas, la nature humaine n’existe pas. C’est quelque chose qui va se construire constamment. Il n’existe pas une essence de l’homme qui serait par nature animale ou mauvaise. Le monde est chaotique, fait de mort, de destruction massive, de violence perpétuelle. Le monde est tel que je le crée autour de moi. Nous sommes à la mesure du monde que nous créons. La nature de l’homme n’est qu’existence, elle se manifeste dans les conditions qu’elle crée elle-même. Je crée cette nature humaine. Ce n’est pas un donné inné, une essence. C’est quelque chose que je constitue, que je construis au fur et à mesure. L’homme n‘a pas d’essence…

A partir de l’entretien réalisé avec Dimitri Andronicos

Tout de même… Qu’est-ce que l’homme ?

On a considéré que l’animalité désignait les caractères communs à tous les animaux, l’homme excepté. Pourquoi avoir éliminé l’homme ? Parce qu’il est un animal très particulier ? Un animal qui a quelque chose de plus que l’animal ? Un animal humain ?

Topinard, reprenant certaines thèses d’Aristote, crédite l’humain de quatre traits majeurs : le volume cérébral, la bipédie, le langage et la réflexion. Parallèlement, Daubenton se lance dans les premières recherches minutieuses sur le squelette de l’homme. Johann Herder insiste sur la station droite et Kant étudie l’importance de la main.

L’âge des découvertes est aussi celui de la rencontre de l’incompréhensible. Les Européens découvrent des cannibales dès la fin du XVe siècle (aux Caraïbes, chez les Aztèques, chez les Tupinamba…). L’homme mange l’homme. Ce cannibalisme réaffirme une inquiétante proximité avec une animalité dont on croyait pourtant l’homme sorti. La frontière entre l’homme et l’animal avait été considéré comme allant de soi.

L’impact du darwinisme est immense dès le XIXe siècle. Darwin postule que l’homme est une espèce d’animal, et même, une espèce animale.

L’homme n’est plus une créature toute faite dans un monde qui n’attendait que lui ; elle évolue progressivement et difficilement. L’humain se construit peu à peu, sans qu’aucun ingénieur en ait établi les plans de fonctionnement et en supervise l’activité.

La proximité de l’homme et de l’animal n’est pas purement intellectuelle. Créatures corporelles, les unes et les autres partagent une qualité essentielle : la souffrance.

Comment l’humain est-il sorti de l’animalité ?

Darwin a choqué en affirmant qu’hommes et chimpanzés avaient des ancêtres communs. L’homme n’est pas apparu tel quel mais résulte d’un long processus évolutif au cours duquel il est devenu ce qu’il est.

L’aegyptopithèque est âgé de 35 millions d’années.

L’australopithèque, 4,4 millions d’années avant notre ère.

Lucy, Autralopithecus afarensis : 2,8 à 3,7 millions d’années.

L’Homo habilis (« homme habile ») : 2,5 à 1,8 million d’années.

L’Homo Erectus (« homme dressé ») âgé de 1,5 à 1,6 millions d’années.

L’homme de Neandertal, apparu il y a 70 000 ans.

L’homme de Cro-Magnon ou Homo Sapiens (« homme sage ») apparu il y a moins de 35 000 ans.

Puis l’Homo Sapiens Sapiens (« Celui qui sait qu’il sait »).

La place de l’homme
Sous-espèce Homo sapiens sapiens
Espèce Homo sapiens
Genre Homo
Tribu des Hominini
Sous-famille des Hominines
Famille des Hominidés
Superfamille des Hominoïdes
Infra-ordre des Catarrhines
Sous-ordre des Haplorrhines
Ordre des Primates
Infra-classe des Euplacentaires (Euthéries)
Sous-classe des Placentaires (Théries)
Classe des Mammifères
Super-classe des Amniotiques
Sous-Phylum des Tétrapodes
Phylum des Vertébrés
Embranchement des Cordés
Super-embranchement des Deutérostomes
Sous-règne des Métaozaires (Pluricellulaires)
Règne des Animaux

Parmi les signes distinctifs de l’homme par rapport à l’animal figurent : le nombre de chromosomes, la taille du tibia, la bipédie, la main libérée, l’usage généralisé de l’outil, la parole et l’usage des symboles.

Mais pourquoi l’humain éprouve-t-il autant de difficultés à se penser comme tel ? Pourquoi est-il finalement incapable d’appréhender ses filiations avec l’animalité ?

En construction permanente, l’humain est toujours à définir et une fois qu’il est défini il n’est déjà plus ce qu’il était. L’homme est cet animal dont la nature propre est de ne pas en avoir.

Une définition de l’humain qui ignorerait totalement l’animal serait paradoxalement incomplète. Nous faisons fausse route en essayant de définir une essence de l’animalité ou une essence de l’humain, susceptibles de les distinguer sans ambiguïté. Les oppositions supposées abondent : nature/raison ; instinct/intelligence ; instinct/institution ; nature/histoire ; nature/culture ; nécessité/liberté ; cri/parole ; signal/signe…

Toutes restent peu convaincantes.

L’humain n’est rien sans la texture de l’animalité dans laquelle il s’est progressivement construit une niche écologique. Pourquoi cette réticence à concevoir l’humain dans la texture de l’animalité ? Opposer radicalement l’animalité à l’humain...

Définir un homme indépendamment de l’animal...

L’animalité, essai sur le statut humain, Dominique Lestel



Neurologie

Einstein achève sa correspondance avec Freud en disant : « Je pense que les êtres humains ont en eux un besoin de haine et de destruction. »

Les organismes vivants sont régis par des mécanismes d’homéostasie. Il y a un maintien de l’intégrité du corps, un maintien d’un équilibre de toutes sortes de variables… du glucose, de la pression sanguine, enfin tout un système qui se régule dans certaines marges, certaines fourchettes, et cela permet l’intégrité de l’organisme. Mais ce qui marche au niveau du corps semble dysfonctionner au niveau du psychisme. Si cette homéostasie fonctionnait, le monde serait idéal. Toutes les actions seraient dans une certaine harmonie, il n’y aurait pas d’excès. Dans le psychisme, on voit que ce n’est pas le cas. Il y a en permanence des excès, ce que Freud appelait l’Au-delà du principe de plaisir. L’humain va en permanence, en quelque sorte, au-delà (il peut y aller de manière extrême) de ce principe qui devrait régir le comportement. On peut dire que la guerre est finalement une sorte de dysfonctionnement de cette homéostasie, une des manifestations de l’Au-delà du principe de plaisir.

Ces instincts de destructivités sont intrinsèques à l’humain.

Nous n’avons pas d’instincts, mais des pulsions. L’instinct est quelque chose de biologiquement déterminé. L’animal est programmé pour… L’animal naît avec un mode d’emploi, il a des instincts de survie qui sont génétiquement déterminés. Nous, nous naissons sans mode d’emploi. Nous devons le bricoler. En le bricolant, nous créons quelque chose d’imparfait, même de très imparfait.

Si nos instincts, nos comportements, étaient déterminés génétiquement, nous ne serions pas libres…

Cette imperfection, cette incomplétude, correspond donc à quelque chose de fantastique, mais en même temps ouvre à des tas de ratés, d’erreurs. La pulsion est une sorte d’exigence du vivant. Nous devons décharger nos pulsions. Il s’agit là d’un processus de motivation extrêmement important. Nous n’avons pas de boussole à la naissance : chacun doit se la construire. En la construisant, nous créons un engin qui n’est pas parfait. La créativité peut conduire à réaliser quelque chose de génial, mais aussi de destructeur. Cela ouvre un potentiel énorme que d’être peu déterminé génétiquement et peu soumis à nos instincts. La guerre est un des aboutissements possibles de la nature humaine. C’est un des risques du fait que l’homme est né sans instincts et sans mode d’emploi.

A partir de l’entretien réalisé avec Pierre Magistretti



Philosophie (bis)

Il est probable qu’il existe un plus grand nombre de définitions de l’homme qu’aucun autre animal. Il y en a cependant une qui semble d’un usage plus répandu que les autres : l’homme est un animal doué de raison et de langage. Cela veut donc dire et est destiné à dire que les hommes ne disposent pas d’ordinaire de la raison et du langage raisonnable, mais qu’ils doivent en disposer pour être des hommes pleinement. L’homme naturel est un animal ; l’homme tel qu’il veut être, tel qu’il veut que soit l’autre pour que lui-même le reconnaisse pour son égal, doit être raisonnable. La définition humaine n’est pas donnée pour qu’on puisse reconnaître l’homme, mais afin qu’on puisse le réaliser. Nous pouvons donc décrire l’homme comme l’être qui est ce qu’il n’est pas et qui n’est pas ce qu’il est : il est nature donnée et descriptible, tout en étant à la recherche de son être véritable.

Nous savons seulement que quelque chose doit être fait, que nous devons aller quelque part, mais nous ignorons comment et où. L’homme est un être, un animal, qui veut quelque chose de lui-même et pour lui-même. L’homme est un être comme les autres, un être vivant ; mais tout en étant comme les autres, il n’est pas seulement comme les autres. En somme, l’homme ignore ce qu’il veut.

Mais il sait très bien ce qu’il ne veut pas : comme nous l’avons trouvé tout à l’heure, l’homme n’est pas ce qu’il est. Or, le sens de cette formule se précise maintenant : l’homme n’est pas ce qu’il est, parce qu’il ne veut pas être ce qu’il est, parce qu’il n’est pas content d’être ce qu’il est, d’avoir ce qu’il est. Seul l’homme sait parler de ce qui n’est pas, et, à vrai dire, ne sait parler que de ce qui n’est pas. Il parle de ce qui n’est pas encore, de ce qui n’est plus et il échoue lamentablement dès qu’il essaie de parler de ce qui est. Jamais content de ce qu’il trouve et de ce qu’il possède.

Alors, nous pourrons remplacer notre définition de l’homme par une autre équivalente, mais plus concrète : l’homme est l’être qui, à l’aide du langage, de la négation du donné cherche la satisfaction, plus exactement – car nous n’avons pas la moindre idée de ce que pourrait être la satisfaction – cherche à se libérer du mécontentement.

La raison est une possibilité de l’homme : possibilité, cela désigne ce que l’homme peut, et l’homme peut certainement être raisonnable, du moins vouloir être raisonnable. Mais ce n’est qu’une possibilité, ce n’est pas une nécessité, et c’est la possibilité d’un être qui possède au moins une autre possibilité. Nous savons que cette autre possibilité est la violence.

Logique de la philosophie, Eric Weil



Anthropologie, Philologie

Selon Einstein, tous ceux qui travaillent au développement de la culture travaillent contre la guerre…

Bien au contraire, puisque la culture a produit le génocide, elle a produit les camps. Le propre des génocides, c’est l’expression de notre modernité. Ce n’est pas du tout parce que l’on est plus puissant, que l’on a les moyens de destruction. Il ne s’agit pas d’un acte aberrant en dehors de l’histoire et de la culture. C’est même la modernité qui est capable de ce type de génocide, plus que d’autres sociétés historiques. Ce sont les mécanismes socio-idéologiques et symboliques de la société moderne, qui sont à l’origine de cette volonté d’annihilation. Qui a pensé, planifié, mis en application cette volonté, sinon l’élite allemande ? La science même… des mathématiciens furent nazifiés. C’est-à-dire qu’il y avait des psychiatres, des anthropologues, des médecins, des biologistes, qui se proposaient au régime nazi, pour débusquer partout, même dans les mathématiques, là où se trouve le Juif, et montrer la supériorité aryenne. Au cœur même de la production scientifique, l’idéologie nazie était présente et la science a été mise au service.

(Homère, Eschyle, Sophocle, Euripide… sous le bras) : Ce qui me fascine, c’est que justement, les guerres produisent de la culture, aussi consternant que soit ce constat, on est presque contraint de le faire. Les guerres produisent de la culture. Il y a énormément d’écrits grecs qui finalement sont nés par la guerre, pour la guerre. Si vous enlevez l’élément guerre, tout ce qui toucherait de près ou de loin à la guerre dans la production antique, grecque ou romaine, il ne reste pas grand-chose…

Les hommes commettent des actes de cruauté, de perfidie, de trahison et de barbarie, dont on aurait tenu la possibilité pour inconciliable avec leur niveau de civilisation.

Considération actuelles sur la guerre et sur la mort, Sigmund Freud

Les génocides sont l’expression de la modernité. Cette conjonction à la fois de technicisme, de capitalisme, de bureaucratie, joints aux idéologies du progrès, de la hiérarchie entre les cultures ont abouti aux idées racialistes, à l’idée de pureté, de l’exclusion, à la peur du métissage. Tous les ingrédients ont participé à cette mise en place. La science, la technologie, les nationalismes, c’est-à-dire ce nouveau rapport des individus à l’Etat, ce morcèlement social, ont participé à mettre en place des idéologies destructrices. Ces idéologies ont trouvé leur sève dans ces éléments.

L’humain est inhumain…

L’humain est inhumain. Il n’y a pas l’humain et l’inhumain qui serait deux entités séparées. L’inhumain, c’est l’humain qui le fabrique.

C’est nous qui le fabriquons.

C’est pourquoi il est absurde de dire : la nature animale. C’est nous qui nous animalisons. Quand on dit : animal, c’est notre projection. On introduit une frontière à l’intérieur de l’humain en animalisant les autres. C’est la culture qui fabrique l’inhumain.

La guerre est une fabrication de l’humain.

Comme le cannibalisme. Le cannibalisme n’est pas l’éradication de l’autre, la destruction simple, c’est une fabrication de l’humain, donc de soi-même.

A partir des entretiens réalisés avec Mondher Kilani et Anne Bielman

L’homme le plus sadique et le plus destructeur est humain – aussi humain que le saint.

La passion de détruire, Erich Fromm

En réalité ils ne sont pas tombés aussi bas que nous le redoutions, parce qu’ils ne s’étaient absolument pas élevés aussi haut que nous l’avions pensé d’eux.

Considération actuelles sur la guerre et sur la mort, Sigmund Freud



Sociologie, Philosophie (ter)

La peur et la violence ne proviennent pas, comme on l’entend souvent dire, d’un fond bestial. Il ne faut pas faire injure aux bêtes, même aux bêtes sauvages. Bien au contraire : la violence résulte de l’humanité spécifique de l’homme. C’est parce qu’il est dès le départ hors de lui-même qu’il est capable de toutes les cruautés. C’est parce qu’il n’est pas conduit à partir de son propre centre par les instincts, mais a, en tant qu’être spirituel, une relation à lui-même, qu’il peut avoir un comportement pire que n’importe quelle bête brute.

L’entendement a peine à embrasser du regard les innombrables horreurs, sans parler de comprendre où naissent les racines de la cruauté et ce qui se passe lors de son déchaînement.

Une des sources de la violence est la faculté de représenter. C’est l’imagination. L’imagination est sans bornes, elle invente de nouvelles horreur, de nouvelles tortures. C’est l’imagination qui fait en sorte que l’histoire de la violence se poursuive dans l’avenir. Si on voulait éliminer la violence, il faudrait d’abord priver les hommes de leur don d’invention. Au-delà de son fond animal, l’homme dispose d’une constitution ouverte. S’il était poussé uniquement par des forces animales, on saurait au moins à quoi s’attendre. Mais parce qu’il est ouvert à l’avenir, tout reste possible. C’est parce qu’il n’est pas entièrement déterminé qu’il est capable de tous les méfaits.

Comment se produit la transgression de la frontière, et quel monde s’ouvre de l’autre côté ?

Le rêve du triomphe de la raison s’est évanoui. Déjà vers 1900, la croyance selon laquelle le commerce global, la démocratie, la raison et l’autonomie nationale assureraient pour toujours la paix en Europe était largement répandue. Les classes moyennes cultivées étaient tout à fait en voie de fraterniser pour former une communauté internationale. Quatorze ans plus tard, elles partaient toutes pour une guerre mondiale. Il serait contraire à toute expérience historique de croire que le pire ne peut pas recommencer.

L’idée de civilisation fait aujourd’hui encore partie du noyau central de notre conception du monde.

Manifestement la civilisation n’est pas un rempart inviolable contre la mutation de l’individu cultivé en criminel de masse. La civilisation intensifie tout autant le pouvoir créateur que le pouvoir destructeur.

Les peuples nus et sauvages n’ont pas la sauvagerie que leur prête la théorie de la civilisation, et les civilisés ne sont en aucune manière aussi policés et compatissants qu’ils se l’imaginent eux-mêmes.

L’intelligence de la modernité, sa discipline et sa rationalité n’ont pas modifié la constitution de l’homme, elles ont au contraire augmenté dans des proportions incommensurables sa richesse inventive dans le domaine de la destruction.

Aujourd’hui, comme hier, d’innombrables hommes sont en train de torturer et de tuer d’autres hommes par toutes les méthodes imaginables. Ni la chasse à l’homme ni le massacre, pas plus que la guerre et le génocide, n’ont disparu de l’ordre du jour. C’est comme si tous les efforts fournis avaient passé sans laisser de traces à côté de la constitution morale de l’espèce.

L’ère de l’épouvante, folie meurtrière, terreur, guerre, Wolfgang Sofsky

Celui qui s’interroge sur l’avenir de l’humanité et les médias de l’humanisation veut au fond savoir s’il existe un espoir de juguler les tendances qu’a l’être humain à retourner à l’état sauvage. Le thème latent de l’humanisme est donc une manière de faire sortir l’être humain de l’état sauvage, et sa thèse latente est la suivante : la bonne lecture apprivoise.

On trouve dans le crédo de l’humanisme la conviction que les hommes sont des « animaux sous influence », et qu’il est par conséquent indispensable de les soumettre aux influences adéquates. L’étiquette « humanisme » évoque la bataille permanente pour l’être humain qui s’accomplit sous la forme d’une lutte entre les tendances qui bestialisent et celles qui apprivoisent.

Qu’est-ce qui apprivoise encore l’être humain lorsque l’humanisme échoue dans son rôle d’école de l’apprivoisement humain ? Qu’est-ce qui apprivoise encore l’homme lorsque les efforts d’auto-domestication qu’il a menés jusqu’ici n’ont conduit, pour l’essentiel, qu’à sa prise de pouvoir sur tout l’étant ? Qu’est-ce qui apprivoise l’être humain lorsque, après toutes les expériences faites dans le passé sur l’éducation de l’espèce humaine, on ne sait toujours pas qui ou ce qui éduque les éducateurs, et dans quel but ?

La domestication de l’être humain constitue le grand impensé face auquel l’humanisme a détourné les yeux depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours – le simple fait de s’en apercevoir suffit à se retrouver en eau profonde. Là où nous n’avons plus pied, nous monte par-dessus la tête l’évidence du fait que l’on n’a pas pu à aucun moment réussir en pratiquant l’apprivoisement et la création de liens amicaux éducatifs par le seul moyen des lettres.

Règles pour le parc humain,
une lettre en réponse à la
Lettre sur l’humanisme de Heidegger,
Peter Sloterdijk

La grande histoire de l’amélioration de l’Homo sapiens, de l’ennoblissement de sa civilité, n’était qu’une fiction, un mythe. La foi en le progrès est morte.

C’est pourquoi il est indispensable de se débarrasser une fois pour toutes de tous les vœux pieux par lesquels on se fait illusion.

La guerre est leur vie, et leur vie, c’est la guerre.

L’ère de l’épouvante, folie meurtrière, terreur, guerre, Wolfgang Sofsky
Montage établi par Jean-Michel Potiron.

Bibliographie