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Genesis, j’ai envie de parler de théâtre avec vous

Episode 6

La dame de la mer et Hedda Gabler d’Ibsen traitent du même sujet : l’émancipation de la femme.

D’autres sujets occupent particulièrement Hedda Gabler : est-il raisonnable de réveiller ses amours de jeunesse ? Faut-il combattre la médiocrité ambiante ? Faut-il s’opposer à la majorité compacte ?

Comme Quand nous ressusciterons d’entre les morts d’Ibsen, Hedda Gabler s’ouvre sur le retour d’un voyage de noces ; et à la fois comme Les trois sœurs de Tchekhov : le jour du premier anniversaire de la mort du père (un ancien général).

Le plus important dans Hedda Gabler, c’est son titre : le fait que la pièce s’appelle Hedda… Gabler. Bien qu’elle soit mariée en effet, Hedda ne s’appelle pas Tesman du nom de son mari mais Gabler : de son nom de jeune fille mais également du nom de son père qu’elle a choisi de conserver (dimension patriarcale). Pour belle qu’elle soit (il doit s’agir d’une belle femme), Hedda Gabler est habitée par quelque chose de « viril » (virago).

Donc, Hedda Gabler et son mari reviennent de leur voyage de noces (comme un jeune couple) et sans tarder, par de multiples signes, Hedda Gabler comprend que son mariage prend l’eau, qu’elle est mal mariée, qu’elle n’a pas choisi « le bon numéro ».

Tout d’abord, ils emménagent à deux, mais ils vivent… chez lui. Dès la première minute, Hedda Gabler saisit qu’il n'y aura pas là de véritable place pour elle (la scène du piano).

Ensuite, il y a la présence de la tante de son mari, Mme Tesman, qui se comporte comme la véritable maîtresse de la maison. Pour fêter le retour de son neveu, Tante Tesman lui offre un cadeau qui est une immixtion dans l’intimité du couple puisqu’il s’agit d’une paire de …chaussons. Les goûts esthétiques entre Hedda Gabler et Mme Tesman sont discordants. Quand ceux d’Hedda Gabler sont fins, subtils, élégants, recherchés, discrets…, ceux de Mme Tesman sont appuyés, disgracieux (son chapeau et son ombrelle sont grossièrement assortis). Pendant la scène des chaussons, Hedda (qui est une femme brillante, cultivée, aspirant à la mondanité) perçoit que son couple va… pantoufler.

Fille du (regretté) général Gabler (à l’instar des Trois sœurs de Tchekhov) (ayant conservé le nom de son père) (jouant, dès l’ouverture de la pièce, sous les regards d’un témoin : le conseiller Brack, avec les anciens pistolets paternels), Hedda Gabler a épousé - par renoncement ? - un homme insignifiant, à qui on a plus ou moins promis une chaire de professeur (un usurpateur à la manière du professeur Sérébriakov de Oncle Vania de Tchekhov).

De retour de son voyage de noces, Hedda Gabler emménage chez son (tout frais) mari ; une grande maison (de poupée) bourgeoise que ce dernier a spécialement apprêtée pour elle. Dès leurs premiers échanges, Hedda pressent la médiocrité de l’existence qui sera désormais la sienne. Nonobstant, elle décide de faire front et de ne jamais céder aux tentations de l’adultère.

Mais voici que l’écrivain chercheur Eljert Loevborg, son camarade de jeunesse, qui autrefois, lui confiait tous ses secrets et tout particulièrement ses débauches, réapparaît.

Contrairement à son mari Joergen Tesman, Eljert Loevborg est brillant.

Quand le sujet du mémoire de Joergen Tesman traite de : L’industrie domestique dans le Brabant au Moyen-Âge ; celui de Eljert Loevborg porte Sur le progrès humain.

Pour brillant qu’il soit, Loevborg a deux défauts : il est luxurieux (il fréquente des prostituées) et il est très penché sur la boisson.

Un jour qu’il s’était déclaré à elle, elle l’avait éconduit avec les pistolets de son père ; depuis il avait disparu et tout le monde l’avait cru fini.

A présent, Loevborg semble régénéré par l’influence bienfaisante d’une femme, Théa, ancienne camarade de classe d’Hedda qui, délaissant son mari pour lui, le suit dans la crainte incessante de le voir choir à nouveau dans ses anciens travers.

C’est pourquoi Théa rend visite à Hedda au début de la pièce. Auprès de son ex-amie, elle vient chercher le soutien nécessaire pour prévenir la rechute de Loevborg.

A peine Hedda revoit-elle Loevborg qu’elle mesure combien elle compte encore pour lui. De son côté, Loevborg s’interroge sur la nature de leur étrange ancienne intimité ? Etait-ce de l’amour ? Ou bien chez Hedda le désir de purifier son ami débauché ?

Hedda nie le passé (et ses sentiments). Il ne s’agissait que de curiosité, prétend-elle, une curiosité maladive envers ce que les jeunes filles sont censées ignorer ; et de ne pas avoir tiré sur lui le jour de sa déclaration était loin d’être sa plus grande lâcheté qui se rapportait plutôt au fait de ne pas avoir écouté ses sentiments et d’avoir repoussé ses avances…

Exaspéré par cette confidence, irrité par l’absence de confiance de Théa envers lui, Loevborg accepte l’invitation, qu’il avait tout d’abord refusée, de participer, à l’initiative des hommes de l’entourage d’Hedda (son mari Joergen Tesman et le conseiller Brack), à une soirée de « célibataires » (thème tchekhovien : Ivanov).

Il y est également poussé par Hedda !

Au cours de cette soirée, non seulement Loevborg s’enivre, termine la nuit chez une courtisane, mais il perd l’original de l’œuvre géniale où il s’était pleinement exprimé et qu’il venait d’achever sous l’inspiration (et avec l’aide précieuse) de Théa.

Retrouvé par Tesman, le manuscrit atterrit entre les mains de Hedda, qui le cache.

Lorsque Loevborg lui confie ce qui lui est arrivé et avoue son découragement au point d’envisager le suicide, Hedda lui tend le pistolet qu’elle avait un jour pointé sur lui et l’invite à exécuter le geste qu’elle n’avait pas eu le courage d’accomplir sur elle-même.

Restée seule, Hedda jette au feu le manuscrit de Loevborg (acte transgressif, iconoclaste majeur de la pièce !) : ainsi le « fils » de Loevborg et de Théa, la créature engendrée par le seul homme qu’elle aurait pu aimer et qui lui avait donné le sens de l’exceptionnel, brûle.

Au mari éberlué par un pareil crime, Hedda déclare qu’elle l’a fait par amour de lui. En livrant aux flammes l’ouvrage de Loevborg, elle porte préjudice au rival ayant des vues sur le même poste d’enseignant que lui à l’Université.

Dans le même temps, Loevborg ne se tue pas « en beauté » (par procuration) contrairement aux espérances d’Hedda. Le conseiller Brack, auteur d’une cour décomplexée auprès d’elle, rapporte à Hedda la découverte de Loevborg chez une mondaine, blessé non pas à la tête selon les attentes d’Hedda - mais accidentellement - au ventre.

Hedda Gabler déchante… Eljert Loevborg n’est pas le grand homme, l’homme d’honneur incorruptible, invulnérable, infaillible, qu’elle avait espéré (il ne l’avait jamais été)…

Grâce à la reconnaissance du pistolet utilisé par Loevborg, Brack saisit le lien qui unit les deux amis de jeunesse. Le conseiller fait chanter Hedda. Elle est entre ses mains. Qu’il obtienne ses faveurs et il se taira ; qu’elle refuse ses avances et le scandale éclatera.

Excluant toute allégeance, Hedda passe dans la pièce voisine. Tout en poursuivant son badinage avec le conseiller Brack, elle retourne le second révolver de son père contre elle et se tue.

Située dans la bouche du conseiller Brach à la fin de la pièce, l’assertion : « On finit toujours par se résigner à l’inévitable », est-elle véridique ? Soucieuse de tomber sous la coupe d’aucun homme, Hedda Gabler, au prix de sa vie, démontre son insoumission.

Dans la pièce Hedda Gabler d’Ibsen, le plus important c’est le salon de Joergen Tesman !

Autrement dit, la séquestration d’Hedda.

Pour Joergen Tesman, le plus important c’est le mobilier.

Pour accueillir et dompter sa femme, par la réalisation d’un intérieur bourgeois, Joergen Tesman a entassé un grand nombre de meubles (il a même emprunté pour cela, il s’est endetté).

Par le mobilier, il veut la combler, la réduire au silence, lui retirer tout motif de plainte ou d’insatisfaction.

Joergen Tesman aspire à faire d’Hedda Gabler une prisonnière (Marcel Proust) dans un écrin doré.

Dans la pièce Hedda Gabler d’Ibsen, il y a unité de lieu : durant quatre actes, les personnages séjournent dans le salon ! Ibsen insiste sur ce salon (et sur la façon dont il est meublé), ce salon étant le personnage principal de la pièce.

Un immense salon, un salon excessif contenant une multiplicité de sous-salons, pourrait être imaginé.

La visée de Joergen Tesman est de ravaler Hedda Gabler au rang de femme d’intérieur. Pour l’accueil de ses invités dans son salon, Hedda Gabler doit avoir l’embarras (excessif) du choix.

Le salon est l’outil de domination d’Hedda Gabler par Joergen Tesman.

La diversité des choix offerts par ce salon et le salon lui-même devraient donc être démesurés…

Jean-Michel Potiron