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Genesis, j’ai envie de parler de théâtre avec vous

Episode 4

Caldéron de Pier Paolo Pasolini

La vie est un songe de Caldéron est l’histoire de Sigismond fils de roi. Comme les astres l’avaient prédit, sa naissance a causé la mort de sa mère. Depuis, son père le roi le cache sous la surveillance de Clotalde dans les oubliettes d’un château. Grand astrologue, le roi a lu dans les étoiles que son fils le tuerait (Œdipe), qu’il serait un tyran et qu’il plongerait le pays dans l’anarchie. Dans le but de vérifier les dires de l’oracle, le roi fait transporter son fils pendant son sommeil du lit de la geôle au lit de la chambre royale dans le palais du royaume. S’il est bon Roi, il héritera de la couronne, dans le cas contraire, il retournera en prison. Les prédictions se réalisent : Sigismond menace de mort son fidèle valet, il manque de respect envers les membres de sa famille qui viennent le saluer ; il éprouve de la haine envers le roi son père, il courtise une princesse comme un rustre ; il fait une tentative de viol (sur Rosaura). Le monarque alors décide sa réincarcération. Roi d’un jour, la vie n’aura été qu’un songe pour Sigismond. Dans l’intervalle de temps, le peuple, apprenant l’existence du Prince, engage une action pour le libérer et en faire son Roi. L’amour pour Rosaura l’ayant civilisé, Sigismond a trouvé la paix. Reconnaissant l’évolution de son fils, le Roi lui demande pardon. Sigismond accepte les excuses de son père et gagne le trône. Renonçant à Rosaura, il décide du mariage de celle-ci avec Astolphe (son cousin rival du trône, qui avait abandonné Rosaura). Dans le même décret, il décide de son mariage avec Etoile (sa cousine).

Dans Caldéron la même scène est répétée de quatre manières différentes par deux actrices identiques. Il s’agit de quatre réveils : une femme (Rosaura) en compagnie d’une autre (ses différentes sœurs) se réveille dans quatre chambres différentes, chambres qui l’effrayent à l’exception de la dernière où elle accepte de rester.

« Tout le voyage de la pièce » s’effectue de classe sociale en classe sociale, d’époque en époque à travers le prisme de Rosaura qui ne se reconnaît dans aucune d’entre elles, sinon dans la dernière.

Successivement père, mari, puis tortionnaire, Basilio passe de songe en songe à la poursuite de Rosaura aux fins de perdre celle qui refuse de se soumettre.

Première période - épisodes 1 à 6
Les capitalistes-fascistes-phalangistes-catholiques

La première fois, Rosaura se réveille en compagnie de sa sœur (Stella : Etoile) dans une famille capitaliste-fasciste-phalangiste-catholique - comme fille d’aristocrate, dans la chambre d’un palais espagnol du temps de Franco. Plus tard, on comprendra que son personnage est extrait du tableau Les Ménines de Vélasquez.

Lorsque Sigismond se réveille dans la pièce de Caldéron, il s’agit pour lui d’un rêve : il était dans des oubliettes, il se réveille dans le lit du roi : La vie est un songe (un rêve, mais aussi une illusion). Lorsque Rosaura se réveille dans ses trois premières chambres de la pièce Caldéron de Pasolini, la vie n’est pas un songe, mais un cauchemar. A son premier réveil, elle ne veut pas être membre de cette famille capitaliste-fasciste-franquiste.

Comme le captif de La vie est un songe tombe amoureux de Rosaura puis d’Etoile, Rosaura dans la pièce de Pasolini tombe amoureuse d’un homme qui s’appelle… Sigismond.

Dans le tableau (à la fois si beau et si conservateur) des Ménines de Velasquez (l’art classique traditionnel identifié au fascisme selon Pasolini), la famille de Rosaura, son père et sa mère, le Roi et l’Infante, Basilio et Dona Lupe lui demandent de renoncer à son amour pour Sigismond.

Caldéron comporte une chose qui n’a d’équivalence dans aucune autre pièce de théâtre : la reproduction d’un tableau, celui des Ménines de Velasquez. A l’instar du tableau de Courbet, L’atelier du peintre (œuvre où l’on entre dans l’atelier de l’artiste, où l’on voit l’artiste se peignant en train de travailler), le tableau Les Ménines représente l'atelier de Velasquez, peintre officiel de la cour de Philippe IV monarque espagnol du 17ième siècle. Le peintre y est représenté en train de travailler (il peint le roi et la reine d’Espagne). Il est accompagné d'un groupe de courtisans qui entourent une jeune princesse et ses suivantes venues prendre connaissance de l’évolution du travail. Il n’existe pas d’autres exemples de pièces de théâtre où le metteur en scène est invité à reproduire sur la scène, non avec des moyens vidéos, mais avec des moyens vivants (des acteurs, des actrices, des accessoires, etc.) un tableau de l’histoire de l’art.

Rosaura veut sortir de son cauchemar en compagnie de cet homme (un autre déraciné comme elle, un globe-trotteur) (leur amour est iconoclaste), mais son évasion se révèle impossible puisque cet homme, cet aventurier, cet étranger (ce juif), se trouve être son… père.

Fin de « l’acte 1 ».

Deuxième période - épisodes 7 à 11
Les sous-prolétaires

Dans une scène similaire à la période précédente, Rosaura se réveille comme prostituée (sous-prolétaire) dans une chambre de bordel.

Ne se reconnaissant pas davantage dans ce monde que dans le précédent, elle veut fuir.

Sa nouvelle sœur, également prostituée, se prénomme Carmen. Son père ne s’appelle plus Basilio, mais le vieux Cirlot ; et sa mère ne s’appelle plus Dona Lupe, mais la vieille Agostina. Ils ne sont plus riches mais pauvres.

Un client arrive, le jeune Pablo. Il est poussé dans la chambre des prostituées par ses « amis » qui veulent lui offrir son dépucelage le jour de ses seize ans.

Pablo est d’origine bourgeoise, il est en rupture avec sa classe sociale, il est ignorant de ses origines en réalité, il est également un…déraciné. Il a quitté l’école (« l’école bourgeoise qui formate les esprits ») et les beaux quartiers. Il est traître à sa classe (comme Sartre et Pasolini). Il est attiré par les baraquements où vivent les sous-prolétaires. Il veut mener une lutte sociale. Il ne fait pas de grandes différences entre les conditions de vie des pauvres qui vivent dans ces baraquements et les conditions de vie des déportés qui survivent dans les camps de concentration.

Pour mener sa lutte, Pablo est entré dans la clandestinité, il se cultive (il lit… La vie est un songe de… Caldéron ; mais également Marcuse et Malcom X). Il a intégré un réseau de résistants, de « rebelles » qui sont dirigés par un leader répondant au nom de… Vélasquez.

Dans cette seconde période, Velasquez n’est plus l’inspirateur de la conservation fasciste, mais le chantre de la révolution.

En qualité d’exclu de sa classe, puceau, en rupture avec les « gens normaux », homosexuel (relation socratique avec son leader Vélasquez), bâtard (aux origines incertaines), Pablo se sent profondément… apatride.

C’est pourquoi il veut mener la lutte contre ces « salauds de gens normaux ».

Il quitte Rosaura en lui promettant son retour.

Rosaura veut sortir de son cauchemar en compagnie de ce jeune homme (un autre déraciné comme elle). Leur amour est iconoclaste et se révèle également impossible. Un prêtre en visite dans sa chambre vient lui remémorer un souvenir. Il y a seize ans, elle a fait l’amour à la va-vite avec un inconnu, un soldat répondant au nom de… Sigismond. Des suites de cette relation était né un fils dont elle avait perdu la trace. Ce fils a été recueilli chez des riches et élevé par eux. Ce jeune homme, cet aventurier, cet étranger dont elle est amoureuse, se révèle être son… fils.

Fin de « l’acte 2 ».

Au palais des capitalistes-franquistes, Le Roi Basilio envoie deux tueurs à la poursuite de Rosaura.

Troisième période - épisodes 12 à 14
Les petits-bourgeois

Au troisième réveil, Rosaura se découvre auprès de sa nouvelle sœur Agostina dans la chambre d’une maison bourgeoise pendant les événements de mai 1968 en Italie en compagnie de son mari… Basilio.

Elle est devenue une femme rangée, mariée, avec deux enfants. Commune et conventionnelle, elle fait désormais partie des « gens normaux ».

Pas davantage désireuse de figurer dans ce monde à mi-chemin entre la société capitaliste-fasciste et la société sous-prolétaire, Rosaura s’emmêle les pinceaux et perd l’usage de la syntaxe correcte.

Dans le monde capitaliste-fasciste, Rosaura avait un langage raffiné. Dans la société sous-prolétarienne, elle avait un langage châtié. Dans la société petite-bourgeoise, elle est frappée de graves troubles du langage.

Le médecin Manuel (amant de Rosaura) donne à son mari Basilio une explication aux troubles de langage de Rosaura.

Certes, ces troubles peuvent s’expliquer par les traumatismes successifs qu’elle a subis au cours des périodes précédentes (la révélation de ses relations incestueuses potentielles avec son père – Sigismond - et avec son fils - Pablo), mais ils peuvent également être assimilés à la crise sociale de mai 68.

Pour se renouveler et se séparer de certaines de ses aspérités gênantes, pour éliminer de sa mémoire son passé fasciste récent, la société bourgeoise a besoin, selon le médecin Manuel, de créer en son propre sein des « agneaux révolutionnaires ». A ses enfants, elle autorise une révolte de pacotille. Ces « agneaux révolutionnaires » souhaitent tourner la page fasciste ouverte par leurs parents mais sans changer les structures profondes de la société. Ils rejettent l’héritage de leurs parents mais ils veulent préserver leurs privilèges. Ils ne rejettent de leur héritage que ce qui leur procure de la honte, de la gêne, que ce qui est trop voyant, trop contestable ; mais ils veulent conserver le reste.

A la fin du diagnostic, le mari Basilio (bourgeois) désireux de montrer qui est le maître ferme le caquet du médecin.

A la suite du départ du médecin, tandis que les émeutes de mai 68 grondent dehors, le chef de famille Basilio s’avise de célébrer le retour de sa femme Rosaura par un repas. Ni obéissante, ni désobéissante (comme dans Porcherie), ni absente, ni présente, sans rien dire ni bouger, mi-indifférente, mi-opposée, Rosaura accepte son retour au foyer conjugal. Plus les événements grondent dehors, plus Basilio accentue son prêche. Selon lui, l’histoire chronique, régulière, prévisible et maîtrisée des petits riens humbles et rangés de la vie bourgeoise a gagné contre la violence des soubresauts historiques.

Pile à cet instant, Enrique, partisan de Mai 68, petit agneau révolutionnaire, fils révolté de la bourgeoisie (en lutte - interne - contre sa classe bourgeoise), fils de fascistes opposé à ses pères fascistes, désireux de se mettre à l’abri des combats de rue, surgit dans la maison…

Comme par miracle, l’intrusion d’Enrique rend l’usage de la parole à Rosaura. Ils tombent subitement amoureux l’un de l’autre. On retrouve le triangle bourgeois : le mari, la femme, l’amant.

Devant Basilio, Enrique émet ses slogans (soixante-huitards) utopiques, romantiques petit-bourgeois : « Je veux tout »  ; « Nous refusons tous les pères.  »

Pendant la profession de foi passionnée du rebelle d’apparat en faveur de la révolution petite-bourgeoise et sa confrontation à Basilio (à la fois mari et figure du père), Rosaura (est-ce un hasard ?) s’endort !

Enrique épuisé s’endort également.

Pendant son sommeil, Basilio le dévêt. Se sentant défié par l’érection têtue, obstinée, fière et arrogante du jeune homme, percevant en lui un bon bourgeois en germe qui un jour prendra sa place, Basilio par un appel téléphonique livre son jeune rival à la police…

Epilogue - épisodes 15 à 16
« La fin de l’Histoire »

Les trois mondes précédents : le monde capitaliste-franquiste espagnol avec ses canons de l’art classique, le monde sous-prolétarien, puis le monde petit-bourgeois devenant à son tour fasciste, aboutissent anachroniquement à « la fin de l’histoire » : aux camps de la mort.

A la dernière scène, Rosaura se réveille, en pyjama de déportée, sur un châlit dans le bloc d’un camp de concentration.

Basilio est le chef du camp.

Le père qui a engendré les fils et les filles rebelles (les contestataires de Mai 68) les rattrape et les incarcère dans un camp de concentration.

Lorsque qu’elle se réveillait dans les mondes successifs précédents (capitaliste-fasciste, sous-prolétaire, bourgeois), Rosaura faisait des cauchemars. Lorsqu’elle se réveille à présent sur le lieu même du cauchemar, Rosaura fait un rêve ; sa vie est un songe ! Elle est heureuse !

Ses compagnons d’infortune et elle entendent le chant des ouvriers qui viendront les délivrer.

Basilio le Kapo n’en croit pas un traitre-mot. Selon lui, jamais les ouvriers ne viendront libérer le monde ; jamais ils ne sortiront les opprimés du camp de concentration réel ou insidieux dans lequel ils vivent (ou survivent plutôt).

Basilio ne croit pas à la libération du monde des opprimés par la révolution ouvrière. Il ne croit pas en la dialectique de l’histoire. Les capitalistes ne sont plus les mêmes capitalistes, les bourgeois ne sont plus les mêmes bourgeois, les prolétaires ne sont plus les mêmes prolétaires. Ce n’est pas avec les vieux schémas d’autrefois que l’on réussira à abroger le capitalisme. Le capitalisme a muté. A présent (devenu invincible ?), il sera encore beaucoup plus difficile, pour ne pas dire impossible, à vaincre.

La pièce comporte trois enjeux idéologiques.

Le public constate le reflet du roi et de la reine dans le tableau Les Ménines de Vélasquez.

Premier enjeu. Puisque c’est nous le public qui sommes en face du reflet dans le tableau quand nous le regardons, et non pas le roi et la reine, par la reconstitution du tableau dans sa pièce, Pasolini a-t-il voulu dire que nous serions nous le public le roi et cette reine, autrement dit nous qui serions phalangistes, franquistes, monarchiques, fascistes ?

Deuxième enjeu. Du fait de l’invention de la perspective (le tableau de Vélasquez) et de la représentation du monde depuis un seul point de vue (autoritaire ?), l’histoire de l’art et l’histoire tout court devaient-elle immanquablement aboutir aux camps de la mort ?

Au fil des différents voyages de Rosaura et de sa famille, de lieu en lieu et de classe en classe, la pièce chemine de la classe fasciste-capitaliste pure et dure à la classe modérée petite-bourgeoise pour aboutir aux camps de la mort.

Puisque la pièce commet une anachronie en situant les camps de la mort après et non avant mai 68 comme cela s’est historiquement passé, Pasolini a-t-il voulu signifier que depuis l’avènement de la société du bien-être, nous vivrions à notre insu dans un camp de concentration insidieux ?

Par la référence qui est établie avec la pièce complexe de l’auteur espagnol, Caldéron est l’antithèse d’un théâtre narratif que Pasolini fait voler en éclat. La pièce est construite comme une poupée gigogne. Ce qui compte c’est l’intrication des différentes scènes les unes dans les autres. Pour représenter les quatre mondes (franquiste, sous-prolétaire, bourgeois, concentrationnaire) imbriqués les uns dans les autres, le défi scénographique doit être relevé. Dans cette pièce poupée gigogne, chaque scène doit émaner de la précédente et nous conduire inexorablement à l’ultime scène (le camp de la mort). La réalisation d’un décor sans moyens vidéo mais avec une machinerie mécanique qui fasse inexorablement passer du premier monde (le palais phalangiste-franquiste, etc.) au camp de la mort est-elle possible ?

Inapte à se poser nulle part, dans aucun lieu, dans aucune caste, dans aucune famille, à aucune époque, Rosaura se révèle tout au long de la pièce une déracinée, une expatriée, une déportée du point de vue de Pasolini. Il n’est pas étrange qu’elle soit hantée par ses origines et par son extranéité. Tout aussi inapte à être la fille d’aucun père, la femme d’aucun mari, la mère d’aucun fils, réelle apatride, elle est source d’inquiétude, d’instabilité et de danger pour la société.

Il faut l’abattre.

Basilio a le dernier mot de la pièce.

Jean-Michel Potiron