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Genesis, j’ai envie de parler de théâtre avec vous

Episode 3

Pylade de Pier Paolo Pasolini

Jamais autrement qu’en janvier 2015, il n’advint « meilleure » occasion d’expliquer la situation des personnages du prologue de Pylade de Pasolini. En janvier 2015, le pays entier était dans un état de stupéfaction suite aux attentats des 7 et 9 janvier 2015 à Paris. Les personnages du chœur du prologue de Pylade, autrement dit toute la communauté (la ville d’Argos similaire à un pays) est dans un état identique de stupéfaction. Les maîtres de la cité Egisthe et Clytemnestre viennent de subir un attentat. Si dans notre pays François Hollande et Julie Gayet essuyaient un attentat dans lequel ils perdaient la vie, notre pays serait en état de choc, comme la ville d’Argos l’est au commencement de Pylade.

Dans ce prologue donc, les citoyens apeurés, en état de stupéfaction, la cité dans son entier (dans la mise en scène : y compris le public) se rassemblent. A la suite de cet attentat, que doivent faire les citoyens ? Si nous nous incluons, nous, les spectateurs, que devons-nous faire ? Nos dirigeants viennent de mourir dans des conditions troubles. Dans l’état d’urgence qui est le nôtre, comment allons-nous nous organiser ? C’est le sujet de la pièce, la situation préliminaire, de Pylade de Pier Paolo Pasolini.

Plusieurs solutions s’offriraient à la mise en scène. Au cours des répétitions, nous pourrions les essayer toutes.

Version « théâtre forum 1 » ou version citoyenne 1.

Acteurs (le chœur) et spectateurs seraient sur un pied d’égalité. Il s’agirait d’une assemblée générale extraordinaire, avec l’état de confusion qui règne dans ce type de manifestation. Le spectateur serait partie prenante de la situation. Acteurs et spectateurs seraient tous dans le même bateau. Notre cité rencontre un problème, nous devons nous réorganiser, que devons-nous faire ? Pour représenter ce pied d’égalité, acteurs et spectateurs seraient réunis dans un dispositif quadri-frontal.

Version « théâtre forum 2 » ou citoyenne 2.

Acteurs et spectateurs se réuniraient toujours dans le cadre d’une assemblée générale, mais dans un dispositif frontal. Les acteurs (le chœur) seraient sur la scène, le public (le reste des citoyens) serait dans la salle. Dans ce cas, les acteurs seraient les leaders de la réunion. Première hypothèse, les acteurs auraient juste eu le temps d’improviser cette réunion, ils seraient simplement assis sur des chaises : le plus apeuré des citoyens prendrait la parole. Deuxième hypothèse, les acteurs auraient eu un peu plus de temps pour préparer leur réunion : des tables (comme dans un meeting) auraient été préparées sur la scène.

Dans tous les cas, la même question serait posée. Acteurs et spectateurs, tous citoyens ont un problème, la Cité se réunit. Comment va-t-elle organiser ?

Troisième version : le théâtre épique.

Le public est convié comme au théâtre d’Epidaure. Nous sommes au théâtre, dans un théâtre antique. La scène va faire le récit d’une épopée. Le théâtre est fait pour interroger la cité. Une personne seule effrayée (le coryphée) s’avancerait sur la scène et raconterait à la foule (« deux mille personnes ») le meurtre d’Egisthe et de Clytemnestre continué par la grande Geste de Pylade. Le théâtre serait sur la scène. Le public serait dans la salle.

Dans les trois cas, la même question serait posée aux acteurs et aux spectateurs. Suite à l’attentat des dirigeants de la cité, plusieurs systèmes d’organisation sociale et politique s’offriraient à la communauté. Exposés par le chœur, ces différents systèmes cohabiteraient et se confronteraient tout au long de la représentation.

Première possibilité : allons-nous reconduire l’ancien régime ? C’était le système d’Egisthe et de Clytemnestre, un système monarchique, tyrannique, autocratique. A présent, cette voie est représentée par la traditionnaliste Electre (fille de Clytemnestre et d’Agamemnon).

Deuxième possibilité : allons-nous mettre à profit ces circonstances tragiques pour modifier notre système d’organisation et mettre en place un régime démocratique, parlementaire, et signer l’avènement de la social-démocratie ? Cette voie est incarnée par Oreste, le frère d’Electre, qui a connu une expérience similaire à Athènes à l’occasion de son procès pour l’assassinat d’Egisthe et de Clytemnestre à l’issue duquel il a été acquitté et qui veut appliquer dans sa ville à échelle humaine, en dehors des Dieux, cette expérience démocratique.

Troisième possibilité : Devons-nous nous arrêter à un système parlementaire, à un système représentatif ? Ou devons-nous aller plus loin ? Le système social-démocrate ne produit-il pas des injustices ? Ne devons-nous pas nous passer de maîtres, même élus, même parlementaires ? Ne devons-nous pas aller jusqu’à l’autonomie ? Jusqu’à l’auto-gestion ? Jusqu’à la démocratie directe ? C’est le système représenté par… Pylade…

La haine de la démocratie de Jacques Rancière.

Tout au long de la pièce, les trois systèmes cohabiteraient et entreraient en conflit les uns avec les autres jusqu’à conduire à la guerre civile.

Pylade raconte à la fois l’histoire constitutionnelle de nos sociétés occidentales dans son entièreté et l’itinéraire singulier de Pier Paolo Pasolini qui est passé de l’engagement politique (adhérent au parti communiste, chroniqueur dans des journaux sur des débats de société) au désengagement politique pour se vouer uniquement à la pratique artistique.

Dans la mythologie, Pylade n’a pas de voix propre. Pylade c’est l’ami (l’ami d’Oreste), c’est le bras droit, le second d’Oreste dans l’assassinat d’Egisthe et de Clytemnestre. Il ne prend pas d’initiative personnelle, il ne prend pas la parole non plus, c’est le silencieux. Dans Andromaque de Racine, Pylade, confident d’Oreste, ne doit avoir en tout et pour tout qu’une vingtaine d’alexandrins à dire.

Déroulement de la pièce Pylade.

Le prologue (l’assemblée, la réunion) : Face à la crise de la cité, que faire ?

L’épisode 1 : Arrivée de l’homme providentiel : Oreste. Organisation des élections pour choisir le dirigeant de la cité aux suffrages directs. Conflit avec Electre, sœur d’Oreste, partisane du maintien de l’ancien régime.

L’épisode 2 : Problèmes et dysfonctionnements de la social-démocratie. L’échec de la réalisation de l’unité de la société. La cité est scindée en deux : les sociaux-démocrates (les classes moyennes) d’un côté, les adeptes de la monarchie traditionnalistes de l’autre. Pylade s’interpose. Pour la première fois dans l’histoire de la littérature peut-être, Pylade prend la parole en son nom et se fait interprète des sans-voix (des oubliés de la social-démocratie).

L’épisode 3 : Jugement immédiat, expéditif (très peu démocratique) de Pylade. La tolérance de la social-démocratie est mise à l’épreuve, la volonté d’union nationale de la société est mise à la peine. Pylade est banni. A présent, la cité est divisée en trois : Oreste, Electre, Pylade.

L’épisode 4 : Pylade a rejoint le maquis. Rencontre avec un paysan (paradis pastoral). Les Euménides (divinités bienveillantes) apparaissent à Pylade et lui annoncent l’avènement d’un « dimanche infini » sur la Terre.

L’épisode 5 : La guerre civile (Pylade contre Oreste) est déclenchée. Pour se défendre, le chœur demande à Oreste (le social-démocrate) de s’unir à Electre (la traditionnaliste). La déesse Athéna apparaît à Oreste et lui prophétise la « révolution sans révolution de la social-démocratie » (l’avènement de la société du bien-être, de la société de consommation, la disparition des classes ouvrières) et par conséquent la défaite annoncée de Pylade et donc la caducité de l’alliance d’Oreste avec Electre.

L’épisode 6 : Emmenés par Pylade, les révolutionnaires sont aux portes de la Cité. Epris de remords, Pylade tarde à donner l’ordre de l’assaut. Oreste vient à la rencontre de Pylade pour parlementer. Il lui annonce l’apparition et la prophétie d’Athéna et l’obsolescence (la disqualification) de son combat.

L’épisode 7 : Au moment où il a compris sa défaite, Pylade fait la rencontre inopinée d’Electre (en route vers le cimetière, pour entretenir la tombe de ses parents). Les antipodes sont irrésistiblement attirés l’un vers l’autre. Pylade entrevoit sa destinée. L’alliance contre-nature - blasphématoire - avec Electre est scellée. Ils tombent éperdument (pour ne pas dire violemment, en anthropophages) amoureux l’un de l’autre.

L’épisode 8 : Les armées révolutionnaires désertent le camp de Pylade et regagnent la Cité. Pylade lance sa profession de foi artistico-hérétique blasphématoire : « Il y a dans l’homme un droit à se perdre, à mourir.  »

L’épisode 9 : Isolé (dans une forêt : Dante, Timon d’Athènes… dans un bois - c’est en pensant à cette fin de Pylade que l’idée m’est venue d’aller dire Protesto dans un bois), accompagné de ses deux seuls ultimes partisans (un jeune garçon et un vieux qui ne tardent pas à s’endormir), Pylade à son tour fait la rencontre d’Athéna ironique. Pylade annonce son refus de tout esprit de réconciliation, son union définitive (contre-nature, blasphématoire) avec Electre (union qui lui permet l’adjuration de lui-même), puis il lance sa malédiction à la face du monde et aux Dieux.

Pylade relate le passage de l’engagement politique (pratique collective) au désengagement politique pour se vouer uniquement à la pratique artistique (individuelle, isolée), et pas n’importe laquelle, la pratique artistique insoumise, blasphématoire, hérétique (L’expérience hérétique).

Chaque pièce de Pasolini contient un blasphème : Caldéron, de multiples incestes (Père/fille ; Mère/fils), Affabulazionne (inceste père/fils) ; Orgie (sado-masochisme) ; Porcherie (zoophilie), Bête de Style (onanisme - mais le plus grand blasphème à l’encontre du public peut-être dans Bête de Style est d’être une pièce supérieure sur le plan de l’intelligence et de l’intelligibilité (Bête de Style) et d’être quasiment absolument incompréhensible ; une pièce qui renonce, bien qu’elle se destine au public puisqu’elle est une pièce, à s’adresser aux spectateurs. Qui que ce soit est mis au défi d’expliquer « Bête de Style »…)

Quel est le blasphème dans Pylade ? L’accouplement contre-nature qui se concrétise quasiment par un viol entre Pylade (la démocratie directe) et Electre (l’autocratie monarchique traditionnaliste).

Avec Pylade, Pasolini invente une suite à l’Orestie d’Eschyle. Pylade, c’est l’itinéraire politique de Pasolini racontée sous la forme d’une tragédie antique. Pylade, c’est aussi un théâtre citoyen, le théâtre de la cité, c’est l’occasion de raconter une fresque, une épopée, notre grande histoire aujourd’hui, en utilisant les moyens du théâtre antique comme du temps d’Eschyle, d’Euripide et de Sophocle.

Ce théâtre-citoyen pourrait être représenté dans une forme quadri-frontale. Les spectateurs seraient assis sur quatre gradins et l’action se déroulerait au centre et tout autour. Certains personnages seraient issus des rangs même des spectateurs. Le dispositif dans son ensemble représenterait tour à tour une place publique, le parlement, un tribunal, la campagne, les montagnes. A quelques endroits du dispositif, derrière ou au milieu même des gradins, des plates-formes reliées par un jeu de passerelles seraient des espaces de jeux. Le public serait cerné de toute part, le théâtre apparaîtrait de tous les côtés.

La pièce comporte des défis.

Comment représenter ces longues scènes épiques aujourd’hui ? Faut-il jouer la carte du théâtre antique (avec une pièce du XXe siècle) au XXIe siècle ? Faut-il faire usage de la musique en direct et réaliser un théâtre épique-lyrique-contemporain ?

Comment représenter Athéna (Dieu s’invite au théâtre) ? « Ne sois pas choquer par mon style », dit-elle à Oreste. Faut-il faire usage de la vidéo ? D’un écran géant ?

Comment représenter les Furies (les déesses malveillantes) ?

Comment représenter le chœur des Euménides (les déesses bienveillantes) : « Nous sommes les déesses de la grâce », disent-elles ? On pense à un chœur de bergères, pastorales, pures, douces (Castellucci : Four Seasons Restaurant). Mais on pense également à un chœur de jeunes filles-enfants. Le texte des Euménides pourrait être dit par une enfant : « Pylade, enfant ami des paysans… » Qu’y a-t-il de plus pur et de plus bienveillant qu’un enfant ?

L’homosexualité dans la pièce devrait être traitée également. Une esthétique gay : les messagers, les garçons.

Enfin, ce théatre-forum, ce théâtre-citoyen pourrait basculer peu à peu dans un théâtre souillure. Au fur et à mesure de la pièce, Pylade s’éloignerait de nous. Parti du théâtre citoyen, il terminerait dans la projection de matière, de sang, de boue. Il quitterait la communauté des hommes pour aboutir dans l’hérésie solitaire.

A la fin, le décor chuterait. Noir.

Jean-Michel Potiron