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Genesis, j’ai envie de parler de théâtre avec vous

Episode 2

Place des Héros de Thomas Bernhard

La pièce Place des Héros de Thomas Bernhard est un immense deuil.

Une semaine avant le démarrage de la pièce, le personnage principal (que l’on ne verra donc pas : le professeur Schuster) s’est suicidé.

Si Orgie se termine par un suicide (on parlera de la place du suicide dans mes spectacles au cours du douzième et dernier épisode de ce feuilleton Genesis), Place des Héros s’ouvre par un suicide. Le professeur Schuster s’est défénestré.

L’acte 1 se passe pendant l’enterrement ; l’acte 2 au retour de l’enterrement ; l’acte 3 pendant le repas des obsèques.

Un des sujets de la pièce est la protestation.

[Thomas Bernhard était un grand auteur protestataire, un grand martyr aussi : enfance meurtrie, abandon du père, la maladie, la guerre, les jeunesses hitlériennes, etc.]

Dans l’acte 2, on y voit un personnage qui ne veut plus protester (le frère du professeur Schuster : l’oncle Robert). Une route va traverser la propriété familiale, ses nièces demandent à l’oncle Robert d’écrire une lettre de protestation au maire parce que la route va saccager leur belle propriété, mais l’oncle Robert refuse d’écrire cette lettre, parce qu’il ne veut plus protester. Disant cela, il interroge la valeur, le bien-fondé, la légitimité de nos protestations : « On proteste contre tout aujourd’hui », dit-il. Il s’élève justement contre toutes les protestations factices, de façade, d’apparat, de salon. On fait métier de protestation aujourd’hui. Enonçant en public ce refus de protester au sein d’une pièce de théâtre, Oncle Robert émet la protestation des protestations, la protestation absolue.

Dans ce deuxième acte donc, deux personnages (les filles du Professeur Schuster) poussent un troisième : Oncle Robert à protester. Il ne veut pas.

Il est assis entre les deux jeunes femmes sur un banc. Il ne bouge pas. Il a quatre-vingts ans.

Ses nièces le poussent dans ces retranchements et soudain il se met à parler et émet la protestation des protestations.

Et on ne l’arrête plus : ça lui prend une heure… (sur les trois heures que dure la pièce…)

Il ne se passe rien d’autre.

Ce que j’aime au théâtre, c’est le théâtre de la Parole (Pasolini), la Parole comme matière première du Théâtre. On ne fait pas du théâtre avec des idées, mais avec des mots, avec de la matière, avec de la Parole (une Parole significative, qui a du sens).

Lors de sa longue diatribe, tout le monde en prend pour son grade : l’état, le gouvernement, le pape, les institutions, l’école, les partis politiques, etc.

Sa colère est homérique.

La protestation de ce vieil homme (il n’est pas fréquent de voir un vieil homme protester, c’est pourquoi la protestation de ce vieil homme impressionne) interroge nos protestations et leurs fondements ? Il interroge également notre engagement, c’est le sujet de la pièce : sommes-nous engagés ? Et jusqu’à quel point sommes-nous prêts à défendre nos engagements ?

Cette prise de parole, sans action, pendant une heure est un défi de théâtre. Comme les monologues ou les longs dialogues d’Orgie sont des défis. Comment passer cette heure sans ennuyer une seconde. C’est cela qui m’intéresse au théâtre : les défis.

Le premier acte de Place des Héros est le contraire du second. Dans cet acte liminaire, ce ne sont plus des personnages cérébraux (des intellectuels) qui sont en scène (la plupart des personnages de Place des Héros sont des professeurs d’Université), mais des personnages « manuels » : Madame Zittel est gouvernante, Herta est domestique. Nous sommes dans le dressing du professeur. Que font-elles ? Pendant l’enterrement, elles rangent les affaires du défunt tout en évoquant sa mémoire. Ce premier acte est beaucoup plus mouvementé que le second. Très prodigue en paroles, Madame Zitell passe pourtant le plus clair de son temps (de son acte) à repasser : il faut qu’elle soit une virtuose (une artiste) du repassage : « Repassez est un art, disait toujours le Professeur ». On peut même dire qu’il s’agit d’un ballet de gestes et de paroles. C’est ce ballet, ces allers-retours virtuoses entre le geste et la parole qui suscite l'intérêt.

Une conversation agite Mme Zitell et Herta en rangeant les affaires du professeur Schuster et notamment au moment de repasser ses chemises : « Il était enragé sur la façon dont il fallait plier les chemises », dit Mme Zitell ; de savoir s’il était maniaque ou s’il était exigeant ? Il arrive que des personnes exigeantes soient cataloguées de maniaques, c’est tout le dilemme et toute l’ambiguïté des pièces de Thomas Bernhard (autres exemples identiques : La force de l’habitude, L’ignorant et le fou).

Ce qui attire le plus l'attention dans le troisième acte, ce n’est pas son dénouement (la femme du Professeur Schuster qui s’est défénestré est hantée par le fait qu’elle entend des voix) ; non ce qui attire le plus l'attention, c’est l’espace - et la tension - qui existent entre les personnages sur la scène et la table où ils s’apprêtent à passer pour le repas funèbre. Cet espace doit bien faire cinq ou six mètres, peut-être davantage. Les personnages ne passent pas à table. Ils attendent. Ils attendent parce que la veuve (le personnage principal du repas) est en retard, c’est pour cela qu’ils ne passent pas à table. Et cette situation génère une gêne et une impatience. Je ne vous parle pas de l’état de l’Oncle Robert. La veuve (la femme du Professeur Schuster) est en retard à cause de son fils, Lukas. Lukas (qui a le permis de conduire, contrairement à sa mère) a estimé plus approprié de raccompagner sa récente fiancée (qui est comédienne de cabaret et qui a eu la berlue ou l’aplomb de venir à l’enterrement) avant de raccompagner sa mère auprès de ses invités qui l’attendent ! Le début de l’acte III s’ouvre donc sur cette attente et c’est pourquoi la chose la plus importante au démarrage de cet acte est cet espace qui existe entre la table (qui n’est pas finie d’être dressée) et les invités situés autour de la table, à sa périphérie. Cet espace (cinq, six mètres, peut-être davantage) est la matière première de la scène…

Au moment du repas, le fils Lukas qui est sans conteste le membre le plus déluré, le plus excentrique de la famille se demande s’il est de bon ton (s’il est convenable) de se rendre après le repas funèbre, le jour du décès de son père, à une représentation théâtrale de Minna Von Barnhelm de Lessing. La mise sur un pied d’égalité d’une représentation de théâtre et du décès d’un père concourt à la dépréciation des valeurs qui traverse toute la pièce.

A la fin de la pièce (donc l’action se passe en 1989 ; si je la montais elle se passerait en 2015, 2016, 2017 ?), la mère entend à nouveau les voix ; elle est la seule des convives à les entendre ; et nous le public nous les reconnaissons : il s’agit des clameurs qu’ont poussées les Viennois pour accueillir Hitler sur la Place des Héros – d’où le titre de la pièce - lors de l’Anschluss en 1938 et qui sont devenues le symbole de la remontée des extrêmes-droites en Europe aujourd’hui. La question de cette pièce pourrait se poser de cette façon : une œuvre d’art peut-elle faire barrage à l’extrême-droite ?

Place des Héros comporte trois actes : Acte 1, dans la grande lingerie de l’appartement. Acte 2, dans un jardin public, le Volksgarten, avec en arrière-plan la silhouette du Burgtheater. Acte 3, dans la salle à manger de l’appartement.

Ce qui compte c’est la majesté (désormais vide de tout objet ou presque) de cet appartement.

La lingerie (tout le monde n’a pas le luxe de disposer d’une lingerie chez soi), un jardin public (juste un banc de parc) et une salle à manger. Tous les matériaux, y compris le sol, seront nobles (il faut manifester du train de vie des Schuster). Les costumes (tous en noirs : la famille est en deuil) et les nombreux accessoires (valises, chaussures, fer et table à repasser, couverts, etc.) devront être les indices de l'aisance et du goût de leurs propriétaires. Ils ont un goût un peu « rétro », on ne repasse pas avec n'importe quel fer, on mange avec de beaux couverts, de belles serviettes. On range ses habits dans de belles valises ou dans une belle penderie… Le moindre objet sera précieux et issu de la tradition…

Vous me direz : « S’il n’y a aucune chance que vous touchiez les électeurs du Front National avec ce que vous faites (comme je le disais lors de l'épisode Orgie de Pier Paolo Pasolini), pourquoi voulez-vous monter Place des Héros ? »…

Cette question sera laissée en suspens...

Jean-Michel Potiron