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Genesis, j’ai envie de parler de théâtre avec vous

Episode 1

Orgie de Pier Paolo Pasolini

Orgie de Pier Paolo Pasolini, c’est l’histoire d’un homme qui bat sa femme… avec son consentement. Ils ont une sexualité différente, ils sont sado-masochistes, ils revendiquent le droit à leur sexualité différente. Lorsqu’à la demande de l’homme, ils renoncent à leur différence sexuelle (par conformisme social), la femme désapprouvant la décision de son mari se tue. Auparavant, elle a tué leurs deux enfants. Resté seul, l’homme se venge sur une jeune fille qu’il a ramassée là par hasard dans la rue. En se vengeant sur elle, il veut se venger du monde. Quand il s’apprête à la violer, elle en réchappe de justesse. Elle se sauve. Retournant sa vengeance contre lui, l’homme se travestit avec les sous-vêtements de la jeune fille et se tue… Voilà… Ça m’intéresse…

A l’épisode 2 (Orgie de Pasolini comprend un prologue et 6 épisodes), on assiste à la relation sexuelle entre l’homme et la femme ou plus exactement aux préliminaires de leur relation. L’homme annonce à la femme ce qu’il va lui faire. Ils se défient. Ils procèdent par des surenchères. Tous les deux jouent à « comment aller toujours trop loin ». D’abord, il dit qu’il lui attachera les mains, puis qu’il la frappera à coups de pieds et à coups de poings, qu’il la livrera à des inconnus, qu’il ira ensuite noyer leurs enfants dans une bassine d’eau, etc. La femme lui en demande toujours plus. Et soudain, à la fin de la scène, l’homme passe à l’acte.

C’est à cause de ce passage à l’acte (liberté, blasphème : la pièce se passe à Pâques) que j’ai envie de monter Orgie.

Les épisodes 2 et 5 (qui sont les scènes de passages à l’acte) doivent nous mettre (les spectateurs) dans un état de stupéfaction.

On doit se demander : mais pourquoi font-ils ça ? Et de leur point de vue, les spectateurs doivent se demander, mais pourquoi je vais au théâtre ?

Pourquoi font-ils ça ? Parce qu’à l’instar d’autres artistes, Pasolini ne veut pas que le théâtre soit un délassement ; ces artistes ne font pas du théâtre ou de l’art comme un passe-temps, mais pour une raison plus profonde, plus essentielle, plus vitale, presque une question de « vie ou de mort ». Ils attendent du public qu'il leur sache gré de cela et que ce dernier se situe à cet endroit.

C’est pourquoi beaucoup de ces artistes se portent atteinte.

Pasolini : L’expérience hérétique : le cinéma impopulaire. L’artiste est comme « le Christ sur la croix ». Il est celui qui porte atteinte à la préservation… de la vie…

Les personnages sado-maso de Pasolini ne se contentent pas de passer à l’acte, ils réfléchissent, ce sont aussi des intellectuels, ils ne se contentent pas d’agir, ils réfléchissent le passage à l’acte, l’expliquent, le justifient et le conceptualisent.

C’est cette union action et réflexion-conceptualisation qui est intéressante.

Construction de la pièce : Prologue, épilogue (on y reviendra).

Episode 2 épisode 5 : passages à l’acte.

Episode, 3, épisode 4 : réflexion sur le passage à l’acte.

Episode 1 : théâtre de parole.

Episode 3 et épisode 4 sont écrits dans une langue quasiment incompréhensible (en fait, tout peut être très intelligible : c’est l’enjeu).

Episode 3 : Pourquoi faut-il renoncer au passage à l’acte (explication de l’homme). Episode 4 : l’impossibilité de la femme de renoncer au passage à l’acte.

Langue quasiment incompréhensible, car c’est de la poésie : « Comprends pas », Mallarmé dans ses poèmes en prose en se mettant à la place de ses lecteurs.

La poésie n’est pas un bien de consommation courante. Avec son théâtre de Poésie, Pasolini veut résister (et il veut que nous résistions) à la société de consommation.

Hannah Arendt La crise de la culture : les biens de consommation courante sont des biens que nous consumons. Ce que nous consumons disparaÎt. La poésie est ce qui résiste à la disparition ; elle ne se consomme pas. Elle demeure dans la mémoire des hommes.

Un théâtre de poésie, c’est déjà une indication de mise en scène.

Théâtre lyrique : la mise en scène dans en entier peut-être conçue comme un concert, comme un concert « lyrique » : du chanté-parlé ; la musique (électro-rock) peut être imaginée comme un soutien à la parole.

Aussitôt que la langue de Pasolini est assumée comme poésie, elle pose déjà moins de problème. En poésie, on accepte de ne pas tout comprendre. La langue poésie de Pasolini peut même devenir soudainement parfaitement intelligible.

La pièce dans son entier et la mise en scène peuvent être conçues comme un poème musical électro-rock, comme une apologie de la poésie.

Tout dans la mise en scène et la pièce est poétique : l’exploration de la sexualité minoritaire, le sado-masochisme, l’érotisme afférent (sans tomber dans la facilité et le lieu commun), la transgression, le passage à l’acte, le passage dans l’interdit, la langue, la violence, l’engagement politique, l’engagement intellectuel, qui sont autant d’espaces de liberté à explorer au théâtre.

L’épisode 1 : c’est la présentation des personnages, l’explication de la posture sexuellement minoritaire des personnages par opposition à la sexualité majoritairement conformiste de leurs concitoyens. Leur explication est un manifeste.

Le Manifeste pour un nouveau théâtre de Pier Paolo Pasolini.

Le théâtre de Parole : théâtre du geste et du cri d’une part, théâtre du bavardage d’autre part.

Ailleurs, le Théâtre de Parole : la parole et les mots sont la matière, la matérialité de ce théâtre.

L’épisode 1 est le manifeste de Pasolini réadapté au théâtre : un manifeste poétique et lyrique.

Le sado-masochisme des personnages est donc entendu comme une Parole, à l’opposite de celles et ceux qui gesticulent ou qui crient et de celles et ceux qui bavardent.

Dans le prologue et l’épilogue : l’homme est seul. Il revendique son droit à la différence : c’est le sujet principal de la pièce. Droit à la différence sexuelle, mais aussi droit à la différence politique, poétique.

Leur posture sexuelle (leur différence) est donc aussi une posture idéologique.

La pièce en son entier est un plaidoyer du droit à la Différence, à toutes les différences.

C’est parce qu’il n’obtient pas de la part de ses concitoyens le droit à cette différence qu’à la fin de la pièce, le personnage principal (l’homme) se tue.

Dès le départ, l’homme annonce comment la pièce se termine (sa pendaison). La pièce démarre donc par la fin, c’est un flash-back, du théâtre dans le théâtre (nous savons que nous sommes au théâtre - même si les personnages le nient). Puisqu’il connaît la fin de la pièce, l’homme a tout prémédité : la mise en scène de sa vie et de sa mort. La pièce est donc un « guet-apens », un piège que l’homme nous tend.

Dans l’épilogue, à la fin de la pièce (apostrophe au soleil et à la lune : parole biblique), l’homme veut stopper la course des astres et arrêter le cours du temps.

Parlant de soi, il dit : « Le bonze est prêt. » Le moine tibétain qui s’est immolé par le feu à Saigon le 11 juin 1963 ou Jan Palach qui s’est immolé par le feu à Prague le 16 janvier 1969 (personnage principal de Bête de Style de Pasolini) ; ou plus près de nous Mohamed Bouazizi, le jeune vendeur ambulant tunisien qui s’est suicidé par immolation le 17 décembre 2010 : ils font cela pour protester et pour que leur protestation reste dans la mémoire des hommes.

Le sujet de la pièce est donc le suivant : un homme qui n’a pas droit à l’Histoire, pour cause de différence sexuelle, commet un acte (son suicide en travesti et la pièce dans son ensemble) destiné à stupéfier l’imagination de ces concitoyens, pour être gardé en mémoire, et par conséquent pour entrer dans l’Histoire.

Faire la pièce en plantes inhospitalières. Pour qualifier ses personnages, Pasolini parle de mûriers. Le mûrier est une plante sauvage, épineuse, revêche, une ronce qui pousse librement, où elle veut. Ce n’est pas une plante domestiquée.

Quelle scénographie pour Orgie ? Un lieu interlope, intermédiaire, polyvalent, tour à tour, salon, chambre à coucher, squat, scène de spectacle (le théâtre dans le théâtre dans le prologue ; les personnages ne cessent de dire : « Si notre vie était un spectacle… »), salle de concert.

Je sais que je vais aborder à présent un sujet délicat et que je vais être sur une planche savonneuse.

Est-ce que les théâtres réussissent à toucher les électeurs du Front National ? Est-ce que je réussis moi-même à toucher les électeurs du Front National ?

Dans mon travail, je ne réussis pas (du moins je ne le crois pas) à toucher les électeurs du Front National. Evidemment ce que votent les spectateurs quand ils entrent au théâtre n’est pas inscrit sur leur front, toutefois, je ne crois pas que les électeurs du Front National viennent voir mes pièces. Je ne crois pas que je les atteins. Je ne sais pas s’il y a des théâtres ou des compagnies qui y réussissent.

Je vous disais donc : mes pièces - à mon corps défendant - ne parviennent pas à les toucher.

Dans son manifeste, Pasolini voulait que le théâtre soit gratuit pour les fascistes. Parce que, disait-il, ce sont eux qui ont le plus besoin de culture.

Je ne m’engagerai pas à dire que les électeurs du Front National sont fascistes, mais je me demande ce qu'il se passerait si un théâtre s’avisait à dire que le théâtre fût gratuit pour eux…

Jean-Michel Potiron