Accueil          Actualités          Présentation          Spectacles          Art ?          Itinéraire          Equipe          Contact         Blog JMP




Les idées sur l’art de Stéphane Mallarmé

L’autoportrait.

Né à Paris, le 18 mars 1842, dans la rue appelée aujourd’hui passage Laferrière. Mes familles paternelle et maternelle présentaient, depuis la Révolution, une suite ininterrompue de fonctionnaires dans l’Administration de l’Enregistrement ; et bien qu’ils y eussent occupé presque toujours de hauts emplois, j’ai esquivé cette carrière à laquelle on me destina dès les langes. Je retrouve trace du goût de tenir une plume, pour autre chose qu’enregistrer des actes, chez plusieurs de mes ascendants : l’un, avant la création de l’Enregistrement sans doute, fut syndic des Libraires sous Louis XVI /…/. Un autre écrivait des vers badins dans les Almanachs des Muses et les Etrennes aux Dames. J’ai connu enfant, dans le vieil intérieur de bourgeoisie parisienne familial, M. Magnien, un arrière-petit-cousin, qui avait publié un volume romantique /…/ appelé Ange ou Démon.

Je disais famille parisienne, tout à l’heure, parce qu’on a toujours habité Paris ; mais les origines sont bourguignonnes, lorraines aussi et même hollandaises.

J’ai perdu tout enfant, à sept ans, ma mère, adoré d’une grand-mère qui m’éleva d’abord ; puis j’ai traversé bien des pensions et lycées, d’âme lamartinienne avec un secret désir de remplacer, un jour, Béranger [poète, 1780-1857] parce que je l’avais rencontré dans une maison amie. Il paraît que c’était trop compliqué pour être mis à exécution, mais j’ai longtemps essayé dans cent petits cahiers de vers qui m’ont toujours été confisqués, si j’ai bonne mémoire.

Il n’y avait pas, vous le savez, pour un poète à vivre de son art même en l’abaissant de plusieurs crans, quand je suis rentré dans la vie ; et je ne l’ai jamais regretté. Ayant appris l’anglais simplement pour mieux lire Poe, je suis parti à vingt ans en Angleterre, afin de fuir, principalement ; mais aussi pour parler la langue, et l’enseigner dans un coin, tranquille et sans autre gagne-pain obligé : je m’étais marié et cela pressait.

Aujourd’hui, voilà vingt ans et malgré la perte de tant d’heures, je crois, avec tristesse, que j’ai bien fait. C’est que, à part les morceaux de prose et les vers de ma jeunesse et la suite, qui y faisait écho, publiée un peu partout, chaque fois que paraissaient les premiers numéros d’une Revue Littéraire, j’ai toujours rêvé et tenté autre chose, avec une patience d’alchimiste, prêt à y sacrifier toute vanité et toute satisfaction, comme on brûlait jadis son mobilier et les poutres de son toit pour alimenter le fourneau du Grand Œuvre. Quoi ? C’est difficile à dire : un livre, tout bonnement, en maints tomes, un livre qui soit un livre, architectural et prémédité, et non un recueil des inspirations de hasard, fussent-elles merveilleuses… J’irai plus loin, je dirai : le Livre, persuadé qu’au fond il n’y en a qu’un, tenté à son insu par quiconque a écrit, même les Génies. L’explication orphique de la Terre, qui est le seul devoir du poète et le jeu littéraire par excellence /…/

Voilà l’aveu de mon vice, mis à nu, cher ami, que mille fois j’ai rejeté, l’esprit meurtri ou las, mais cela me possède et je réussirai peut-être ; non pas à faire cet ouvrage dans son ensemble (il faudrait être je ne sais qui pour cela !) mais à en montrer un fragment d’exécuté, à en faire scintiller par une place l’authenticité glorieuse, en indiquant le reste tout entier auquel ne suffit pas une vie. Prouver par les portions faites que ce livre existe, et que j’ai connu ce que je n’aurai plus qu’à accomplir.

Rien de si simple alors que je n’aie pas eu hâte de recueillir les mille bribes connues, qui m’ont, de temps à autre, attiré la bienveillance de charmants et excellents esprits ! Tout cela n’avait d’autre valeur momentanée pour moi que de m’entretenir la main : et quelque réussi que puisse être quelquefois un des morceaux ; à eux tous c’est bien juste s’ils composent un album, mais pas un livre /…/.

Ces vers, ces poèmes en prose, outre les revues Littéraires, on peut les trouver, ou pas, dans les Publications de Luxe, épuisées…

J’ai dû faire, dans des moments de gêne ou pour acheter de ruineux canots, des besognes propres et voilà tout, dont il sied de ne pas parler : mais à part cela, les concessions aux nécessités comme aux plaisirs n’ont pas été fréquentes /…/.

Au fond je considère l’époque contemporaine comme un interrègne pour le poète, qui n’a point à s’y mêler : elle est trop en désuétude et en effervescence préparatoire, pour qu’il ait autre chose à faire qu’à travailler avec mystère en vue de plus tard ou de jamais et de temps en temps à envoyer aux vivants sa carte de visite, stances ou sonnet, pour n’être point lapidé d’eux, s’ils le soupçonnaient de savoir qu’ils n’ont pas lieu.

La solitude accompagne nécessairement cette espèce d’attitude ; et, à part mon chemin de la maison (c’est 89, maintenant, rue de Rome) aux divers endroits où j’ai dû la dîme de mes minutes, lycées Condorcet, Janson de Sailly enfin Collège Rollin, je vague peu, préférant à tout, dans un appartement défendu par la famille, le séjour parmi quelques meubles anciens et chers, et la feuille de papier souvent blanche. Mes grandes amitiés ont été celles de Villiers de l’Isle-Adam, de Mendès et j’ai, dix ans, vu tous les jours mon cher Manet, dont l’absence aujourd’hui me paraît invraisemblable ! /…/

Voilà toute ma vie dénuée d’anecdotes, à l’envers de ce qu’ont depuis si longtemps ressassé les grands journaux, où j’ai toujours passé pour très-étrange : je scrute et ne vois rien d’autre, les ennuis quotidiens, les joies, les deuils d’intérieur exceptés. Quelques apparitions partout où l’on monte un ballet, où l’on joue de l’orgue, mes deux passions d’art presque contradictoires, mais dont le sens éclatera et c’est tout. J’oubliais mes fugues, aussitôt que pris de trop de fatigue d’esprit, sur le bord de la Seine et de la forêt de Fontainebleau, en un lieu le même depuis des années : là je m’apparais tout différent, épris de la seule navigation fluviale. J’honore la rivière, qui laisse s’engouffrer dans son eau des journées entières sans qu’on ait l’impression de les avoir perdues, ni une ombre de remords. Simple promeneur en yoles d’acajou, mais voilier avec furie, très-fier de sa flottille /…/

Au revoir, cher Verlaine. Votre main

Lettre à Paul Verlaine, Paris, le 16 novembre 1885.

Les principes.

Définition de la poésie.

C’est un coup de poing, dont on a la vue, un instant, éblouie que votre injonction brusque : " Définissez la poésie. " Je balbutie meurtri : la poésie est l’expression, par le langage humain ramené à son rythme essentiel, du sens mystérieux des aspects de l’existence : elle doue ainsi d’authenticité notre séjour et constitue la seule tâche spirituelle.

Lettre à Léo d’Orfer, juin 1884.

L’art ne doit pas procéder de but en blanc mais par allusions.

Je crois que, quant au fond, les jeunes sont plus près de l’idéal poétique que les Parnassiens [Leconte de Lisle, Théophile Gautier, Heredia, Ménard, Coppée, etc. ] qui traitent encore leurs sujets à la façon des vieux philosophes et des vieux rhéteurs, en présentant les objets directement. Je pense qu’il faut, au contraire, qu’il n’y ait qu’allusion. La contemplation des objets, l’image s’envolant des rêveries suscitées par eux, sont le chant : les Parnassiens, eux, prennent la chose entièrement et la montrent ; par là ils manquent de mystère ; ils retirent aux esprits cette joie délicieuse de croire qu’ils créent. Nommer un objet, c’est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème qui est faite du bonheur de deviner peu à peu ; le suggérer, voilà le rêve. C’est le parfait usage de ce mystère qui constitue le symbole : évoquer petit à petit un objet pour montrer un état d’âme, ou, inversement, choisir un objet et en dégager un état d’âme, par une série de déchiffrements.

[L’obscurité !]

C’est, en effet, également dangereux, soit qu’elle vienne [l’obscurité] de l’insuffisance du lecteur, ou de celle du poète… Mais c’est tricher que d’éluder ce travail. Que si un être d’une intelligence moyenne, et d’une préparation littéraire insuffisante, ouvre par hasard un livre ainsi fait et prétend en jouir, il y a malentendu, il faut remettre les choses à leur place. Il doit y avoir toujours énigme en poésie, et c’est le but de la littérature, – il n’y en a pas d’autres, – d’évoquer les objets.

J’abomine les écoles, et tout ce qui y ressemble ; je répugne à tout ce qui est professoral appliqué à la littérature qui, elle, au contraire, est tout à fait individuelle. Pour moi, le cas d’un poète, en cette société qui ne lui permet pas de vivre, c’est le cas d’un homme qui s’isole pour sculpter son propre tombeau. Ce qui m’a donné l’attitude de chef d’école, c’est, d’abord, que je me suis toujours intéressé aux idées des jeunes gens ; c’est ensuite, sans doute, ma sincérité à reconnaître ce qu’il y avait de nouveau dans l’apport des derniers venus. Car moi, au fond, je suis un solitaire, je crois que la poésie est faite pour le faste et les pompes suprêmes d’une société constituée où aurait sa place la gloire dont les gens semblent avoir perdu la notion. L’attitude du poète dans une époque comme celle-ci, où il est en grève devant la société, est de mettre de côté tous les moyens viciés qui peuvent s’offrir à lui. Tout ce qu’on peut lui proposer est inférieur à sa conception et à son travail secret.

L’enfantillage de la littérature jusqu’ici a été de croire, par exemple, que choisir un certain nombre de pierres précieuses et en mettre les noms sur le papier, même très bien, c’était faire des pierres précieuses. Eh bien, non ! La poésie consistant à créer, il faut prendre dans l’âme humaine des états, des lueurs d’une pureté si absolue que, bien chantés et bien mis en lumière, cela constitue en effet les joyaux de l’homme : là, il y a symbole, il y a création, et le mot poésie a ici son sens : c’est, en somme, la seule création humaine possible. Et si, véritablement, les pierres précieuses dont on se pare ne manifestent pas un état d’âme, c’est indûment qu’on s’en pare… La femme, par exemple, cette éternelle voleuse…

[Le naturalisme –]

Il me paraît qu’il faut entendre par là la littérature d’Emile Zola, et que le mot mourra en effet, quand Zola aura achevé son œuvre. J’ai une grande admiration pour Emile Zola. Il a fait moins, à vrai dire, de véritable littérature que de l’art évocatoire, en se servant, le moins qu’il est possible, des éléments littéraires ; il a pris les mots, c’est vrai, mais c’est tout ; le reste provient de sa merveilleuse organisation et se répercute tout de suite dans l’esprit de la foule. Il a vraiment des qualités puissantes ; son sens inouï de la vie, ses mouvements de foule, la peau de Nana, dont nous avons tous caressé le grain, tout cela peint en de prodigieux lavis [dessin], c’est l’œuvre d’une organisation vraiment admirable ! Mais la littérature a quelque chose de plus intellectuel que cela : les choses existent, nous n’avons pas à les créer ; nous n’avons qu’à en saisir les rapports ; et ce sont les fils de ces rapports qui forment les vers et les orchestres.

Réponses à des enquêtes sur l’évolution littéraire.

Échantillons expectorés d’une œuvre réputée hermétique.

Ce conte s’adresse à l’Intelligence du lecteur qui met les choses en scène, elle-même.

Citation en exergue du poème Igitur ou la Folie d’Elbehnon.

La nature a lieu, on n’y ajoutera pas ; que des cités, les voies ferrées et plusieurs inventions formant notre matériel.

Tout l’acte disponible, à jamais et seulement, reste de saisir les rapports, entre temps, rares ou multipliés ; d’après quelque état intérieur et que l’on veuille à son gré étendre, simplifier le monde.

A l’égal de créer : la notion d’un objet, échappant, qui fait défaut.

Semblable occupation suffit, comparer les aspects et leur nombre tel qu’il frôle notre négligence : y éveillant, pour décor, l’ambiguïté de quelques figures belles, aux intersections. La totale arabesque, qui les relie, a de vertigineuses sautes en un effroi que reconnue ; et d’anxieux accords. Avertissant par tel écart, au lieu de déconcerter, ou que sa similitude avec elle-même, la soustraie en la confondant. Chiffration mélodique tue, de ces motifs qui composent une logique, avec nos fibres. Quelle agonie, aussi, qu’agite la Chimère versant par ses blessures d’or l’évidence de tout l’être pareil, nulle torsion vaincue ne fausse ni ne transgresse l’omniprésente Ligne espacée de tout point à tout autre pour instituer l’Idée ; sinon sous le visage humain, mystérieuse, en tant qu’une Harmonie est pure.

Surprendre habituellement cela, le marquer, me frappe comme une obligation de qui déchaîna l’Infini ; dont le rythme, parmi les touches du clavier verbal, se rend, comme sous l’interrogation d’un doigté, à l’emploi des mots, aptes, quotidiens.

Avec véracité, qu’est-ce, les Lettres, que cette mentale poursuite, menée, en tant que le discours, afin de définir ou de faire, à l’égard de soi-même, preuve que le spectacle répond à une imaginative compréhension, il est vrai, dans l’espoir de s’y mirer.

La Musique et les Lettres.

Les masses populaires sont d’autant plus inaccessibles aux Arts qu’ils sont improductifs et d’autant moins pénétrables aux artistes qu’ils sont inutiles.

Pas lieu de se trouver ensemble ; un contact peut, je le crains, n’intervenir entre les hommes. – " Je dis " une voix " que nous trimons, chacun ici, au profit d’autres. " – " Mieux ", interromprais-je bas, " vous le faites, afin qu’on vous paie et d’être légalement, quant à vous seuls. " – " Oui, les bourgeois, " j’entends, peu concerné " veulent un chemin de fer. " – " Pas moi, du moins " pour sourire " je ne vous ai pas appelés dans cette contrée de luxe et sonore, bouleversée autant que je suis gêné ". Ce colloque, fréquent, en muettes restrictions de mon côté, manque, par enchantement ; quelle pierrerie, le ciel fluide ! Toutes les bouches ordinaires tues au ras du sol comme y dégorgeant leur vanité de parole. J’allais conclure : " Peut-être moi, aussi, je travaille… – A quoi ? n’eût objecté aucun, admettant, à cause de comptables, l’occupation transférée des bras à la tête. A quoi – tait, dans la conscience seule, un écho – du moins, qui puisse servir, parmi l’échange général. Tristesse que ma production reste, à ceux-ci, par essence, comme les nuages au crépuscule ou les étoiles, vaine.

Conflit
.

L’auteur, la chance au mieux ou un médiocre éblouissement monétaire, ce serait, pour lui, de même ; en effet : parce que n’existe devant les écrits achalandés, de gain littéraire colossal. La métallurgie l’emporte à cet égard. Mis sur le pied de l’ingénieur, je deviens aussitôt, secondaire : si préférable était une situation à part. A quoi bon trafiquer de ce qui, peut-être, ne doit se vendre, surtout quand cela ne se vend pas.

Quant au livre : Etalages.

Mallarmé ne se range pas au camp des propriétaires mais des prolétaires.

A l’exprès et propre usage du rêveur se clôture, au noir d’arbres, en spacieux retirement, la Propriété, comme veut le vulgaire : il faut que je l’aie manquée, avec obstination, durant mes jours – omettant le moyen d’acquisition – pour satisfaire quelque singulier instinct de ne rien posséder et de seulement passer, au risque d’une résidence comme maintenant ouverte à l’aventure qui n’est pas, tout à fait, le hasard, puisqu’il me rapproche, selon que je me fis, de prolétaires.

Conflit.

L’action d’écrire est désengagée.

Plusieurs fois vint un Camarade, le même, cet autre, me confier le besoin d’agir : que visait-il – comme la démarche à mon endroit annonça de sa part, aussi, à lui jeune, l’occupation de créer, qui paraît suprême et réussir avec des mots ; j’insiste, qu’entendait-il expressément ?

/…/

Agir, sans ceci et pour qui n’en fait commencer l’exercice à fumer, signifia, visiteur, je te comprends, philosophiquement, produire sur beaucoup un mouvement qui te donne en retour l’émoi que tu en fus le principe, donc existes : dont aucun ne se croit, au préalable, sûr. Cette pratique entend deux façons ; ou, par une volonté, à l’insu, qui dure une vie, jusqu’à l’éclat multiple – penser, cela : sinon, les déversoirs à portée maintenant dans une prévoyance, journaux et leur tourbillon, y déterminer une force en un sens, quelconque de divers contrariée, avec l’immunité du résultat nul.

/…/

Ton acte toujours s’applique à du papier ; car méditer, sans traces, devient évanescent [fugitif], ni que s’exalte l’instinct en quelque geste véhément et perdu que tu cherchas.

Ecrire –

L’encrier, cristal comme une conscience, avec sa goutte, au fond, de ténèbres relative à ce que quelque chose soit : puis, écarte la lampe.

/…/

Avec le rien de mystère, indispensable, qui demeure, exprimé, quelque peu.

/…/

Je ne sais pas si l’Hôte perspicacement circonscrit son domaine d’effort : ce me plaira de le marquer, aussi certaines conditions. Le droit à rien accomplir d’exceptionnel ou manquant aux agissements vulgaires, se paie, chez quiconque, de l’omission de lui et on dirait de sa mort comme un tel. Exploits, il les commet dans le rêve, pour ne gêner personne ; mais encore, le programme en reste-t-il affiché à ceux qui n’ont cure.

/…/

Ainsi l’Action, en le mode convenu, littéraire, ne transgresse pas le Théâtre ; s’y limite, à la représentation – immédiat évanouissement de l’écrit. Finisse, dans la rue, cela, le masque choit, je n’ai pas à faire au poète : [si tu …, fais-le et tu verras…] parjure ton vers, il n’est doué que de faible pouvoir dehors, tu préféras alimenter le reliquat d’intrigues commises à l’individu. A quoi sert de te préciser, enfant le sachant, comme moi, qui n’en conservai notion que par une qualité ou un défaut d’enfance exclusifs, ce point, que tout, véhicule ou placement, maintenant offert à l’idéal, y est contraire – presque une spéculation, sur ta pudeur, pour ton silence – ou défectueux, pas direct et légitime dans le sens que tout à l’heure voulut un élan et vicié. /…/

[L’artiste s’abstient ou se suicide].

Le suicide ou abstention, ne rien faire, pourquoi ? – Unique fois au monde, parce qu’en raison d’un événement toujours que j’expliquerai, il n’est pas de Présent, non – un présent n’existe pas. Faute que se déclare la foule, faute – de tout. Mal informé celui qui se crierait son propre contemporain, désertant, usurpant, avec impudence égale, quand du passé cessa et que tarde un futur ou que les deux se remmêlent perplexement en vue de masquer l’écart. Hors des premiers-Paris chargés de divulguer une foi en le quotidien néant et inexperts si le fléau mesure sa période à un fragment, important ou pas, de siècle [laps séculier].

Aussi garde-toi et sois là.

La poésie, sacre ; qui essaie, en de chastes crises isolément, pendant l’autre gestation en train.

Publie.

Le Livre, où vit l’esprit satisfait, en cas de malentendu, un obligé par quelque pureté d’ébat à secouer le gros du moment. Impersonnifié, le volume, autant qu’on s’en sépare comme auteur, ne réclame approche de lecteur. Tel, sache, entre les accessoires humains, il a lieu tout seul : fait, étant. Le sens enseveli se meut et dispose, en chœur, des feuillets.

/…/

Toi, Ami, qu’il ne faut frustrer d’années à cause que parallèles au sourd labeur général, le cas est étrange : je te demande, sans jugement, par manque de considérants soudains, que tu traites mon indication comme une folie je ne le défends, rare. Cependant la tempère déjà cette sagesse, ou discernement, s’il ne vaut pas mieux – que de risquer sur un état à tout le moins incomplet environnant, certaines conclusions d’art extrêmes qui peuvent éclater, diamantairement, dans ce temps à jamais, en l’intégrité du Livre – les jouer, mais et par un triomphal renversement, avec l’injonction tacite que rien, palpitant en le flanc inscient de l’heure aux pages montré, clair, évident, ne la trouve prête ; encore que n’en soit peut-être une autre où ce [ceci] doive illuminer.

Quant au livre : l’Action restreinte.

L’obscurité ne siège pas dans le poète mais dans la foule qui le renie.

Tout écrit, extérieurement à son trésor, doit, par égard envers ceux dont il emprunte, après tout, pour un objet autre, le langage, présenter, avec les mots, un sens même indifférent : on gagne de détourner l’oisif [le poète], charmé que rien ne l’y concerne, à première vue.

Salut, exact, de part et d’autre –

Si, tout de même, n’inquiétait je ne sais quel miroitement, en dessous, peu séparable de la surface concédée à la rétine – il [l’écrit en question] attire le soupçon : les malins [les rusés ou les mauvais ? ], entre le public, réclamant de couper court, opinent, avec sérieux, que, juste, la teneur est inintelligible.

Malheur ridiculement à [au poète] qui tombe sous le coup [du soupçon], il est enveloppé dans une plaisanterie immense et médiocre : ainsi toujours – pas tant, peut-être, que ne sévit avec ensemble et excès, maintenant le fléau.

Il doit y avoir quelque chose d’occulte au fond de tous, je crois décidément à quelque chose d’abscons, signifiant fermé et caché, qui habite le commun : car, sitôt cette masse [cette foule ? ] jetée vers quelque trace que c’est une réalité, existant, par exemple, sur une feuille de papier, dans tel écrit – pas en soi – cela qui est obscur : elle s’agite, ouragan jaloux d’attribuer les ténèbres à quoi que ce soit, profusément, flagramment.

Sa crédulité [sa faculté de croire] vis-à-vis de plusieurs [plumitifs] qui la soulagent, en faisant affaire, bondit à l’excès : et le suppôt d’Ombre [le vrai poète], d’eux désigné, ne placera un mot, dorénavant, qu’(avec un secouement que ç’ait été elle, l’énigme), elle ne tranche, par un coup d’éventail de ses jupes : " Comprends pas ! " – l’innocent annonçât-il se moucher.

/…/

Les individus, à son avis [de poète], ont tort, dans leur dessein avéré propre – parce qu’ils puisent à quelque encrier sans Nuit la vaine couche suffisante d’intelligibilité que lui s’oblige, aussi, à observer, mais pas seule – ils agissent peu délicatement, en précipitant à pareil accès la Foule (où inclus le Génie) que de déverser, en un chahut, la vaste incompréhension humaine.

A propos de ce qui n’importait pas.

/…/

Je sais, de fait, qu’ils [les auteurs et les lecteurs indigents] se poussent en scène et assument, à la parade, eux, la posture humiliante ; puisque arguer d’obscurité – ou, nul ne saisira s’ils ne saisissent et ils ne saisissent pas – implique un renoncement antérieur à juger.

Le scandale quoique représentatif, s’ensuit, hors rapport –

Quant à une entreprise, qui ne compte pas littérairement –

La leur –

D’exhiber les choses à un imperturbable premier plan, en camelots, activés par la pression de l’instant, d’accord – écrire, dans le cas, pourquoi, indûment, sauf pour étaler la banalité ; plutôt que tendre le nuage, précieux, flottant sur l’intime gouffre de chaque pensée, vu que le vulgaire l’est [vulgaire ? gouffre ? ]ce à quoi on décerne, pas plus, un caractère immédiat. Si crûment – qu’en place du labyrinthe illuminé par des fleurs, où convie le loisir, ces ressasseurs, malgré que je me gare d’image pour les mettre, en personne " au pied du mur ", imitent, sur une route migraineuse, la résurrection en plâtras [en ruine], debout, de l’interminable aveuglement, sans jet d’eau à l’abri ni des verdures pointant par-dessus, que les culs de bouteilles et les tessons ingrats.

Même la réclame hésite à s’y inscrire.

L’art de l’Ecrit se rapproche de la Musique, or la Musique est inconvertissable en mots.

/…/

La Musique, à sa date, est venue balayer cela –

/…/

– Je sais, on veut à la Musique, limiter le Mystère ; quand l’écrit y prétend.

Les déchirures suprêmes instrumentales, conséquence d’enroulements transitoires, éclatent plus véridiques, à même, en argumentation de lumière, qu’aucun raisonnement tenu jamais ; on s’interroge, par quels termes du vocabulaire sinon dans l’idée, écoutant, les traduire, à cause de cette vertu incomparable. Une directe adaptation avec je ne sais [quoi], dans le contact, le sentiment glissé qu’un mot détonnerait, par intrusion.

L’écrit, envol tacite d’abstraction, reprend ses droits en face de la chute des sons nus : tous deux, Musique et lui, intimant une préalable disjonction, celle de la parole, certainement par effroi de fournir au bavardage.

/…/

Mallarmé conteste les diffamateurs qui l’accusent d’obscurité.

Le débat – /…/, reste de grammairiens. Même un infortuné [un malheureux poète] se trompât-il à chaque occasion, la différence avec le gâchis en faveur couramment ne marque tant, qu’un besoin naisse de le distinguer de dénonciateurs : il récuse l’injure d’obscurité – pourquoi pas, parmi le fonds commun, d’autres d’incohérence, de rabâchage, de plagiat, sans recourir à quelque blâme spécial et préventif – ou encore une, de platitude ; mais, celle-ci, personnelle [propre] aux gens qui, pour décharger le public de comprendre, les premiers simulent l’embarras.

Je préfère, devant l’agression, rétorquer que les contemporains ne savent pas lire –

Sinon dans le journal ; il dispense, certes, l’avantage de n’interrompre le chœur de préoccupations.

Lire –

Cette pratique –

Ce que le déchiffrement de la lecture signifie.

Appuyer, selon la page, au blanc [la page de garde], qui l’inaugure [qui l’ouvre] son ingénuité [sa propre candeur, sa propre absence de préjugés], à soi, oublieuse même du titre qui parlerait trop haut : et, quant s’aligna, dans une brisure, la moindre [brisure], disséminée, le hasard vaincu mot par mot, indéfectiblement le blanc revient, tout à l’heure gratuit, certain maintenant, pour conclure que rien au-delà et authentiquer le silence –

Virginité [le blanc] qui solitairement, devant une transparence du regard adéquat, elle-même s’est comme divisée en ses fragments de candeur, l’un et l’autre, preuves nuptiales de l’Idée.

L’air ou chant sous le texte, conduisant la divination d’ici là, y applique son motif en fleuron et cul-de-lampe invisibles.

Le Mystère dans les lettres.

Le manifeste originel

Mallarmé, contre l’Art pour tous, prône un art garanti des suffrages de la foule par les raffinements outrés de la forme.

Toute chose sacrée et qui veut demeurer sacrée s’enveloppe de mystère. Les religions se retranchent à l’abri d’arcanes dévoilés au seul prédestiné : l’art a les siens.

La musique nous offre un exemple. Ouvrons à la légère Mozart, Beethoven ou Wagner, jetons sur la première page de leur œuvre un œil indifférent, nous sommes pris d’un religieux étonnement à la vue de ces processions macabres de signes sévères, chastes, inconnus. Et nous refermons le missel vierge d’aucune pensée profanatrice.

J’ai souvent demandé pourquoi ce caractère nécessaire a été refusé à un seul art, au plus grand. Celui-là est sans mystère contre les curiosités hypocrites, sans terreur contre les impiétés, ou sans le sourire et la grimace de l’ignorant et de l’ennemi.

Je parle de la poésie. Les Fleurs du mal, par exemple, sont imprimées avec des caractères dont l’épanouissement fleurit à chaque aurore les plates-bandes d’une tirade utilitaire, et se vendent dans des livres blancs et noirs, identiquement pareils à ceux qui débitent de la prose du vicomte du Terrail ou des vers de M. Legouvé.

Ainsi les premiers venus entrent de plain-pied dans un chef-d’œuvre, et depuis qu’il y a des poètes, il n’a pas été inventé, pour l’écartement de ces importuns, une langue immaculée, – des formules hiératiques dont l’étude aride aveugle le profane et aiguillonne le patient fatal ; – et ces intrus tiennent en façon de carte d’entrée une page de l’alphabet où ils ont appris à lire !

Ô fermoirs d’or des vieux missels ! ô hiéroglyphes inviolés des rouleaux de papyrus !

Qu’advient-il de cette absence de mystère ?

Comme tout ce qui est admirablement beau la poésie force l’admiration ; mais cette admiration sera lointaine, vague, – bête, elle sort de la foule. Grâce à cette sensation générale, une idée inouïe et saugrenue germera dans les cervelles, à savoir, qu’il est indispensable de l’enseigner dans les collèges, et irrésistiblement, comme tout ce qui est enseigné à plusieurs, la poésie sera abaissée au rang d’une science. Elle sera expliquée à tous également, égalitairement, car il est difficile de distinguer sous les crins ébouriffés de quel écolier blanchit l’étoile sibylline.

Et de là, puisque à juste titre est un homme incomplet celui qui ignore l’histoire, une science, qui voit trouble dans la physique, une science, nul n’a reçu unesolide éducation s’il ne peut juger Homère et lire Hugo, gens de science.

Un homme, – je parle d’un de ces hommes pour qui la vanité moderne, à court d’appellations flatteuses, a évoqué le titre vide de citoyen, – un citoyen, et cela m’a fait penser parfois, confesser, le front haut, que la musique, ce parfum qu’exhale l’encensoir du rêve, ne porte avec elle, différente en cela des arômes sensibles, aucun ravissement extatique : le même homme, je veux dire le même citoyen, enjambe nos musées avec une liberté indifférente et une froideur distraite, dont il aurait honte dans une église, où il comprendrait au moins la nécessité d’une hypocrisie quelconque, et de temps à autre lance à Rubens, à Delacroix, un de ces regards qui sentent la rue. – Hasardons, en le murmurant aussi bas que nous pourrons, les noms de Shakespeare ou de Goethe : ce drôle redresse la tête d’un air qui signifie : " Ceci rentre dans mon domaine. "

C’est que, la musique étant pour tous un art, la peinture un art, la statuaire un art, - et la poésie n’en étant plus un (en effet chacun rougirait de l’ignorer, et je ne sais personne qui ait à rougir de n’être pas expert en art), on abandonne musique, peinture et statuaire aux gens de métier, et comme l’on tient à sembler instruit, on apprend la poésie.

Il est à propos de dire ici que certains écrivains, maladroitement vaillants, ont tort de demander compte à la foule de l’ineptie de son goût et de la nullité de son imagination. Outre qu’" injurier la foule, c’est s’encanailler soi-même, " comme dit juste Baudelaire, l’inspiré doit dédaigner ces sorties contre le Philistin : l’exception, toute glorieuse et sainte qu’elle soit, ne s’insurge pas contre la règle, et qui niera que l’absence d’idéal ne soit la règle ? Ajoutez que la sérénité du dédain n’engage pas seule à éviter ces récriminations ; la raison nous apprend encore qu’elles ne peuvent être qu’inutiles ou nuisibles : inutiles, si le Philistin n’y prend garde ; nuisibles, si, vexé d’une sottise qui est le lot de la majorité, il s’empare des poètes et grossit l’armée des faux admirateurs. – J’aime mieux le voir profane que profanateur. – Rappelons-nous que le poète (qu’il rythme, chante, peigne, sculpte) n’est pas le niveau au-dessous duquel rampent les autres hommes ; c’est la foule qui est le niveau, et il plane. Sérieusement avons-nous jamais vu dans la Bible que l’ange raillât l’homme, qui est sans ailes ?

Il faudrait qu’on se crût un homme complet sans avoir lu un vers d’Hugo, comme on se croit un homme complet sans avoir déchiffré une note de Verdi, et qu’une des bases de l’instruction de tous ne fût pas un art, c’est-à-dire un mystère accessible à de rares individualités. La multitude y gagnerait ceci qu’elle ne dormirait plus sur Virgile des heures qu’elle dépenserait activement et dans un but pratique, et la poésie, cela qu’elle n’aurait plus l’ennui, – faible pour elle, il est vrai, l’immortelle, – d’entendre à ses pieds les abois d’une meute d’êtres qui, parce qu’ils sont savants, intelligents, se croient le droit de l’estimer, quand ce n’est point la régenter.

A ce mal, du reste, les poètes, et les plus grands, ne sont nullement étrangers.

Voici.

Qu’un philosophe ambitionne la popularité, je l’en estime. Il ne ferme pas les mains sur la poignée de vérités radieuses qu’elles enserrent ; il les répand, et cela est juste qu’elles laissent un lumineux sillage à chacun de ses doigts. Mais qu’un poète, un adorateur du beau inaccessible au vulgaire, – ne se contente pas des suffrages du sanhédrin de l’art, cela m’irrite, et je ne le comprends pas.

L’homme peut être démocrate, l’artiste se dédouble et doit rester aristocrate.

Et pourtant nous avons sous les yeux le contraire. On multiplie les éditions à bon marché des poètes, et cela au contentement des poètes. Croyez-vous que vous y gagnerez de la gloire, ô rêveurs, ô lyriques ? Quand l’artiste seul avait votre livre, coûte que coûte, eût-il dû payer de son dernier liard la dernière de vos étoiles, vous aviez de vrais admirateurs. Et maintenant cette foule qui vous achète pour votre bon marché vous comprend-elle ? Déjà profanés par l’enseignement, une dernière barrière vous tenait au-dessus de ses désirs, – celle des sept francs à tirer de la bourse, – et vous culbutez cette barrière, imprudents ! Ô vos propres ennemis, pourquoi (plus encore par vos doctrines que par le prix de vos livres, qui ne dépend pas de vous seuls) encenser et prêcher vous-mêmes cette impiété, la vulgarisation de l’art ! Vous marcherez donc à côté de ceux qui, effaçant les notes mystérieuses de la musique, – cette idée se pavane par les rues, qu’on ne rie pas, – en ouvrent les arcanes à la cohue, ou de ces autres qui la propagent à tout prix dans les campagnes, contents que l’on joue faux, pourvu que l’on joue. Qu’arrivera-t-il un jour, le jour du châtiment ? Vous aussi, l’on vous enseignera comme ces grands martyrs, Homère, Lucrèce, Juvénal !

Vous penserez à Corneille, à Molière, à Racine, qui sont populaires et glorieux ? – Non, ils ne sont pas populaires : leur nom peut-être, leurs vers, cela est faux. La foule les a lus une fois, je le confesse, sans les comprendre. Mais qui les relit ? les artistes seuls.

Et déjà vous êtes punis : il vous est arrivé d’avoir, parmi des œuvres adorables ou fulgurantes, laissé échapper quelques vers qui n’aient pas ce haut parfum de distinction suprême qui plane autour de vous. Et voilà ce que votre foule admirera. Vous serez désespérés de voir vos vrais chefs-d’œuvre accessibles aux seules âmes d’élite et négligés par ce vulgaire dont ils auraient dû être ignorés. Et s’il n’en était déjà ainsi, si la masse n’avait défloré ses poèmes, il est certain que les pièces auréolaires d’Hugo ne seraient pas Moïse ou Ma fille, va prier…, comme elle le proclame, mais le Faune ou Pleurs dans la nuit.

L’heure qui sonne est sérieuse : l’éducation se fait dans le peuple, de grandes doctrines vont se répandre. Faites que s’il est une vulgarisation, ce soit celle du bon, non celle de l’art, et que vos efforts n’aboutissent pas – comme ils n’y ont pas tendu, je l’espère – à cette chose, grotesque si elle n’était triste pour l’artiste de race, le poète ouvrier.

Que les masses lisent la morale, mais de grâce ne leur donnez pas notre poésie à gâter.

Ô poètes, vous avez toujours été orgueilleux ; soyez plus, devenez dédaigneux.

Hérésies artistiques : l’art pour tous.
Les Idées sur l’Art de Stéphane Mallarmé tirées de sa correspondance
et de son œuvre complète.
Stéphane Mallarmé (1842-1898)

Pierre HUYGHE