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Les idées sur l’art de Gustave Flaubert

Prologue.

Invitation par Flaubert à une lecture de Salammbô.

C’est lundi qu’aura lieu la solennité. Grippe ou non, tant pis ! Merde !

Et je vous demande pardon de vous avoir fait attendre si longtemps.

Voici le programme :

1° Je commencerai à hurler à 4 heures juste. – Donc venez vers 3 ;

2° A 7 heures, dîner oriental. On vous y servira de la chair humaine, des cervelles de bourgeois et des clitoris de tigresse sautés au beurre de rhinocéros ;

3° Après le café, reprise de la gueulade punique jusqu’à la crevaison des auditeurs.

Ça vous va-t-il ?

A vous.

P.S : – Exactitude et mystère !

Gustave Flaubert à Edmond et Jules de Goncourt,
Paris, le 30 avril 1861 (à 39 ans).

20 ans : les fondations.

Exhortation à la désobéissance sociale et à l’évasion.

Fais des farces la nuit, casse les réverbères, dispute-toi avec les cochers du fiacre, langotte les décrotteurs, socratise le chien, foire dans les bottes, pisse par la fenêtre, crie merde, chie clair, pète dur, fume raide. Va dans les cafés, fous le camp sans payer, donne des renfoncements dans les chapeaux, rote au nez des gens, dissipe la mélancolie et remercie la Providence. Car le siècle où tu es né est un siècle heureux, les chemins de fer sillonnent la campagne, il y a des nuages de bitume, et des pluies de charbon de terre, des trottoirs d’asphalte et des pavages en bois, des pénitenciers pour les jeunes détenus et des caisses d’épargne pour les domestiques économes qui viennent y déposer incontinent ce qu’ils ont volé à leurs maîtres. M. Herbert fait des réquisitoires et les évêques des mandements, les putains vont à la messe, les filles entretenues parlent au moins de morale, et le gouvernement défend la religion. Ce malheureux Théophile Gautier est accusé d’immoralité /…/, on met en prison les écrivains et on paye les pamphlétaires. Mais ce qu’il y a de plus grotesque c’est la magistrature, qui protège les bonnes mœurs et les attentats aux idées orthodoxes. La justice humaine est d’ailleurs pour moi ce qu’il y a de plus bouffon au monde, - un homme en jugeant un autre est un spectacle qui me ferait crever de rire, s’il ne me faisait pitié…

Voilà l’été qui revient, c’est tout ce qu’il me faut, que la Seine soit chaude pour que je m’y baigne, que les fleurs sentent bon et que les arbres aient de l’ombre /…/.

Souvent je hausse les épaules de pitié quand je songe à tout le mal que nous nous donnons, à toute l’inquiétude qui nous ronge pour être fort, pour se faire une fortune ou un nom. Que tout cela est vide et pitoyable !

Etre en habit noir du matin au soir, avoir des bottes, des bretelles, des gants, des livres, des opinions, se pousser, se faire pousser, se présenter, saluer, et faire son chemin, ah mon Dieu !

Où est mon rivage de Fontarabie où le sable est d’or, où la mer est bleue, les maisons sont noires. Les oiseaux chantent dans les ruines.

Je connais encore les chemins dans la neige ; l’air est vif, le vent chante dans les trous des montagnes.

Le pâtre y siffle seul ses chèvres vagabondes, sa poitrine ouverte y respire à l’aise et l’air est embaumé de l’odeur du mélèze.

Qui me rendra les brises de la Méditerranée ? Car sur ses bords le cœur s’ouvre, le myrte embaume, le flot murmure.

Vive le soleil, vivent les orangers, les palmiers, les lotus, les nacelles avec des banderoles, les pavillons frais pavés de marbre où les lambris exhalent l’amour.

Ô ! Si j’avais une tente faite de joncs et de bambous au bord du Gange, comme j’écouterais toute la nuit le bruit du courant dans les roseaux, et le roucoulement des oiseaux qui perchent sur les arbres jaunes !

Mais nom de Dieu ! Est-ce que jamais je ne marcherai avec mes pieds sur le sable de Syrie, quand l’horizon rouge éblouit, quand la terre s’enlève en spirales ardentes, et que les aigles planent dans le ciel en feu. Ne verrai-je jamais les nécropoles [cimetières] embaumées où les hyènes glapissent nichées sous les momies des rois, quand le soir arrive, à l’heure où les chameaux s’assoient près des citernes.

Dans ces pays-là, les étoiles sont quatre fois larges comme les nôtres, le soleil y brûle, les femmes s’y tordent et bondissent dans les baisers, sous les étreintes.

Elles ont aux pieds, aux mains, des bracelets et des anneaux d’or, et des robes en gaze blanche…

A Ernest Chevalier, Rouen, le 15 mars 1842 (20 ans).

20 – 24 ans : la formation

Avant de créer, l’artiste étudie au contact des Maîtres. Il passe sa vie à distance du monde.

Je ne suis rien qu’un lézard littéraire qui se chauffe toute la journée au grand soleil du beau.

J’analyse toujours le théâtre de Voltaire /…/ Je fais toujours un peu de grec. J’ai fini l’Egypte d’Hérodote. Dans trois mois j’espère l’entendre bien et dans un an, avec de la patience, Sophocle. – Je lis aussi Quinte-Curce. Quel gars que cet Alexandre ! [Quinte-Curce a écrit une Histoire d’Alexandre en dix volumes !] /…/ La vie de cet homme-là a été de l’art pur. J’ai terminé aujourd’hui le Timon d’Athènes de Shakespeare. Plus je pense à Shakespeare, plus j’en suis écrasé.

A Alfred le Poittevin, Croisset, juillet 1845 (à 23 ans).

C’est une chose, toi, dont il faut que tu prennes l’habitude, que de lire tous les jours (comme un bréviaire) quelque chose de bon. Cela s’infiltre à la longue. Moi je me suis bourré à outrance de La Bruyère, de Voltaire et de Montaigne /…/. Personne n’est original au sens strict du mot. Le talent, comme la vie, se transmet par infusion et il faut vivre dans un milieu, prendre l’esprit de société des maîtres. Il n’y a pas de mal à étudier à fond un génie complètement différent de celui qu’on a, parce qu’on ne peut le copier. La Bruyère, qui est très sec, a mieux valu pour moi que Bossuet dont les emportements m’allaient mieux /…/ Lis, relis, dissèque, creuse La Fontaine qui n’a aucune de ces qualités ni de ces défauts. Je n’ai pardieu pas peur que tu fasses des fables…

A Louise Colet, Croisset, le 6 juin 1853 (à 31 ans).

Faites de grandes lectures /…/. Astreignez-vous à un travail régulier et fatigant. La vie est une chose tellement hideuse que le seul moyen de la supporter, c’est de l’éviter. Et on l’évite en vivant dans l’art, dans la recherche incessante du Vrai rendu par le Beau. Lisez les grands maîtres en tâchant de saisir leur procédé, de vous rapprocher de leur âme, et vous sortirez de cette étude avec des éblouissements qui vous rendront joyeuse. Vous serez comme Moïse en descendant du Sinaï. Il avait des rayons autour de la face, pour avoir contemplé Dieu.

A Mademoiselle Leroyer de Chantepie, Croisset, le 18 mai 1857 (à 35 ans).

Sans femmes, sans vin, sans aucun des grelots d’ici-bas, je continue mon œuvre lente comme le bon ouvrier qui, les bras retroussés et les cheveux en sueur, tape sur son enclume sans s’inquiéter s’il pleut ou s’il vente, s’il grêle ou s’il tonne. Je n’étais pas comme cela autrefois. Ce changement s’est fait naturellement. Ma volonté aussi y a été pour quelque chose. Elle me mènera plus loin, j’espère /…/ Enfin, je crois avoir compris une chose, une grande chose. C’est que le bonheur, pour les gens de notre race, est dans l’idée, et pas ailleurs /…/. Je te jure que je ne pense ni à la gloire, et pas beaucoup à l’art. Je cherche à passer le temps de la manière la moins ennuyeuse et je l’ai trouvée. Fais comme moi. Rompt avec l’extérieur, vis comme un ours – un ours blanc – envoie faire foutre tout, tout et toi-même avec, si ce n’est ton intelligence. Il y a maintenant un si grand intervalle entre moi et le reste du monde, que je m’étonne parfois d’entendre dire les choses les plus naturelles et les plus simples. Le mot le plus banal me tient parfois en singulière admiration. Il y a des gestes, des sons de voix dont je ne reviens pas, et des niaiseries qui me donnent presque le vertige. As-tu quelquefois écouté attentivement des gens qui parlaient une langue étrangère que tu n’entendais pas ? J’en suis là. A force de vouloir tout comprendre, tout me fait rêver…

A Alfred le Poittevin, Croisset, 16 septembre 1845 (à 23 ans).

Quand tu es rentré chez toi, dans ta chambre, au milieu de tes livres et de tes travaux, ne jouis-tu pas d’un calme exquis, et comme d’une brise fraîche qui vient enlever de toi-même les exhalaisons fades de l’ennui /…/ ? Pour vivre, je ne dis pas heureux (ce but est une illusion funeste), mais tranquille, il faut se créer en dehors de l’existence visible, commune et générale à tous, une autre existence interne et inaccessible à ce qui rentre dans le domaine du contingent, comme disent les philosophes. Heureux les gens qui ont passé leurs jours à piquer des insectes sur des feuilles de liège ou à contempler avec une loupe les médailles rouillées des empereurs romains ! Quand il se mêle à cela un peu de poésie ou d’entrain, on doit remercier le ciel de vous avoir fait ainsi naître.

A Emmanuel Vasse de Saint-Ouen, Croisset, le 4 juin 1846 (à 24 ans).

[Ma vie] est un lac, une mare stagnante que rien ne remue et où rien n’apparaît. Chaque jour ressemble à la veille. Je puis dire ce que je ferai dans un mois, dans un an. Et je regarde cela non seulement comme sage, mais comme heureux. Aussi n’ai-je presque jamais rien à conter. Je ne reçois aucune visite, je n’ai à Rouen aucun ami. Rien du dehors ne pénètre jusqu’à moi. Il n’y a pas d’ours blanc sur son glaçon du pôle qui vive dans un plus profond oubli de la terre. Ma nature m’y porte démesurément, et en second lieu pour arriver là j’y ai mis de l’Art. Je me suis creusé mon trou et j’y reste ayant soin qu’il y fasse toujours la même température. Qu’est-ce que m’apprendraient ces fameux journaux que tu désires tant me voir prendre le matin avec une tartine de beurre et une tasse de café au lait ? Qu’est-ce que tout ce qu’ils disent m’importe ? Je suis peu curieux des nouvelles, la politique m’assomme, le feuilleton m’empeste. Tout cela m’abrutit ou m’irrite.

Tu me parles d’un tremblement de terre à Livourne. Quand je serais à ouvrir la bouche là-dessus pour en laisser sortir les phrases consacrées en pareil usage : " C’est bien fâcheux ! quel affreux désastre ! est-il possible ! oh mon Dieu ! " cela rendra-t-il la vie aux morts, la fortune aux pauvres ? Il y a, dans tout cela, un sens caché que nous ne comprenons pas et d’une utilité supérieure sans doute, comme la pluie et le vent. Ce n’est pas parce que nos cloches à melons ont été cassées par la grêle qu’il faut vouloir supprimer les ouragans. Qui sait si le coup de vent qui abat un toit ne dilate pas toute une forêt ? Pourquoi le volcan qui bouleverse une ville ne féconderait-il pas une province ? – Voilà encore de notre orgueil. Nous nous faisons le centre de la nature, le but de la création et sa raison suprême. Tout ce que nous voyons ne pas s’y conformer nous étonne, tout ce qui nous est opposé nous exaspère. Que j’en ai entendu, miséricorde ! que j’en ai subi de ces magnifiques dissertations sur la trombe de l’an dernier ! " Pourquoi cela est-il venu ? Comment ça se fait-il ? Conçoit-on ça ? Est-ce l’électricité d’en haut ou celle d’en bas ? En une seconde trois fabriques de renversées et 200 hommes de tués ! Quelle horreur ! " Et les mêmes gens qui disaient cela, parlaient tout en tuant des araignées, en écrasant des limaces ou, pour respirer seulement, absorbaient peut-être par l’aspiration de leurs narines des myriades d’atomes animés /…/.

Oui j’ai un dégoût profond du journal, c’est à dire de l’éphémère, du passager, de ce qui est important aujourd’hui et de ce qui ne le sera pas demain. Il n’y a pas d’insensibilité à cela. Seulement je sympathise tout aussi bien, peut-être mieux, aux misères disparues des peuples morts auxquelles personne ne pense maintenant, à tous les cris qu’ils ont poussés et qu’on n’entend plus. Je ne m’apitoie pas davantage sur le sort des classes ouvrières actuelles que sur les esclaves antiques qui tournaient la meule, pas plus et tout autant. Je ne suis pas plus moderne qu’ancien, pas plus français que chinois, et l’idée de patrie c’est-à-dire l’obligation où l’on est de vivre sur un coin de terre marqué en rouge ou en bleu sur la carte et de détester les autres coins en vert ou en noir m’a paru toujours étroite, bornée et d’une stupidité féroce. Je suis le frère en Dieu de tout ce qui vit, de la girafe et du crocodile comme de l’homme, et le concitoyen de tout ce qui habite le grand hôtel garni de l’univers /…/.

La poésie est une plante libre. Elle croît là où on ne la sème pas. Le poète n’est pas autre chose que le botaniste patient qui gravit les montagnes pour aller la cueillir /…/. J’aime surtout la végétation qui pousse dans les ruines, cet envahissement de la nature qui arrive tout de suite sur l’œuvre de l’homme quand sa main n’est plus là pour la défendre me réjouit d’une joie profonde et large. La Vie vient se replacer sur la Mort, elle fait pousser l’herbe dans les crânes pétrifiés et, sur la pierre où l’un de nous a sculpté son rêve, réapparaît l’Eternité du Principe dans chaque floraison des ravenelles jaunes. – Il m’est doux de songer que je servirai un jour à faire croître des tulipes. Qui sait ?

A Louise Colet, Croisset, le 26 août 1846 (à 24 ans).

Le poète en apprentissage s'embrase à l’annonce de l’entrée d’Alfred de Musset à l’Académie française.

Mais où se réfugier, mon Dieu ! où trouver un homme ? Fierté de soi, conviction de son œuvre, admiration du beau, tout est donc perdu ? La fange universelle où l’on nage jusqu’à la bouche, emplit donc toutes les poitrines ? – A l’avenir, et je t’en supplie, ne me parle de ce que l’on fait dans le monde, ne m’envoie aucune nouvelle, dispense-moi de tout article, journal, etc. Je peux fort bien me passer de Paris et de tout ce qui s’y brasse. – Ces choses me rendent malade ; elles me feraient devenir méchant et me renforcent d’autant, dans un exclusivisme sombre qui me mènerait à une étroitesse catonienne. – Que je me remercie de la bonne idée que j’ai eue de ne pas publier ! Je n’ai encore trempé dans rien ! Ma muse (quelque déhanchée qu’elle puisse être) ne s’est point encore prostituée, et j’ai bien envie de la laisser crever vierge, à voir toutes ces véroles qui courent le monde. Comme je ne suis pas de ceux qui peuvent se faire un public et que ce public n’est pas fait pour moi, je m’en passerai. " Si tu cherches à plaire, te voilà déchu ", dit Epictète. Je ne déchoirai pas. Le sieur Musset me paraît avoir peu médité Epictète, et cependant ce n’est pas l’amour de la vertu qui manque dans son discours. Il nous apprend que M. Dupaty était honnête homme et que c’est bien beau d’être honnête homme. – Là-dessus satisfaction générale du public.

L’éloge des qualités morales agréablement entrelacé à celui des qualités intellectuelles et mises ensemble au même niveau, est une des plus belles bassesses de l’art oratoire. Comme chacun croit posséder les premières, du même coup on s’attribue les secondes ! J’ai eu un domestique qui avait l’habitude de prendre du tabac. Je lui ai souvent entendu dire lorsqu’il prisait (pour s’excuser de son habitude) : " Napoléon prisait. " Et la tabatière en effet établissait certainement une certaine parenté entre eux deux, qui, sans abaisser le grand homme, relevait beaucoup le goujat, dans sa propre estime /…/.

Avaler toutes ces grossièretés en public, avec un habit vert sur le dos, une épée au côté, et un tricorne à la main, cela s’appelle être honoré ! Et voilà pourtant le but de l’ambition des gens de lettres ! On attend ce jour-là pendant des années. – Ensuite on est posé, consacré. Ah ! c’est que l’on vous voit, il y a des voitures sur la place, et il ne manque pas non plus de belles dames qui vous font des compliments après la cérémonie /…/. Et puis on figure le lendemain dans tous les journaux entre la politique et les annonces.

Certes, il est beau d’occuper de la place dans les âmes de la foule. Mais on y est les trois quarts du temps en si piètre compagnie qu’il y a de quoi dégoûter la délicatesse d’un homme bien né.

Avouons que si aucune belle chose n’est restée ignorée, il n’est pas de turpitude qui n’ait été applaudie, ni de sot qui n’ait passé pour un grand homme, ni de grand homme qu’on ait comparé à un crétin /…/. Il faut donc faire de l’art pour soi, pour soi seul, comme on joue du violon /…/.

Le moyen de vivre avec sérénité, et au grand air, c’est de se fixer sur une pyramide quelconque, n’importe laquelle, pourvu qu’elle soit élevée et la base solide. – Ah ! ce n’est pas toujours amusant, et l’on est tout seul, mais on se console en crachant d’en haut /…/.

A Louise Colet, Croisset, le 29 mai 1852 (à 30 ans).

Ne t’occupe de rien que de toi. Laissons l’Empire marcher, fermons notre porte, montons au plus haut de notre tour d’ivoire, sur la dernière marche, le plus près du ciel. Il y fait froid quelquefois, n’est-ce pas ? Mais qu’importe ! On voit les étoiles briller clair et l’on entend plus les dindons.

A Louise Colet, Croisset, le 22 novembre 1852 (à 30 ans).

Les gens de lettres sont des putains qui finissent par ne plus jouir. Ils traitent l’art, comme celles-ci les hommes, lui sourient tant qu’ils peuvent, mais ne l’aiment plus. Et tout s’avachi ensemble. Ame et style, poitrinaire et cœur.

A Louise Colet, Croisset, le 13 juin 1852 (à 30 ans).

Le poète désespère de parvenir à combler le vide qui existe entre l’art et lui, et aspire à échapper à son statut d’artiste en herbe.

Tu me prédis que je ferai un jour de belles choses. Qui sait ? J’en doute, mon imagination s’éteint, je deviens trop gourmet. Tout ce que je demande c’est à continuer de pouvoir admirer les maîtres avec cet enchantement intime pour lequel je donnerai tout, tout. Mais quant à arriver à en devenir un, jamais, j’en suis sûr. Il me manque énormément, l’innéité d’abord, puis la persévérance du travail. On arrive au style qu’avec un labeur atroce, avec une opiniâtreté fanatique et dévouée.

A Louise Colet, Croisset, le 15 août 1846 (à 24 ans).

[Il n’est pas un crétin qui ne se soit rêvé grand homme, pas un âne qui en se contemplant dans le ruisseau où il passait qui ne se soit regardé avec plaisir et trouvé des allures de cheval]. – Il me manque beaucoup et des meilleures choses pour faire du bon. J’ai écrit çà et là quelques belles pages mais pas une œuvre. J’attends un livre que je médite pour me fixer à moi-même ma valeur, mais ce livre ne s’exécutera peut-être jamais et c’est dommage. Ce sera une grande privation pour ceux qui auraient pu le connaître. Parmi les marins, il y en a qui découvrent des mondes, qui ajoutent des terres à la terre et des étoiles aux étoiles, ceux-là ce sont les maîtres, les grands, les éternellement beaux. D’autres lancent la terreur par les sabords de leurs navires, capturent, s’enrichissent et s’engraissent. Il y en a qui s’en vont chercher de l’or et de la soie sous d’autres cieux, d’autres seulement tâchent d’attraper dans leurs filets des saumons pour les gourmets et de la morue pour les pauvres. Moi je suis l’obscur et patient pêcheur de perles qui plonge dans les bas-fonds et qui revient les mains vides et la face bleuie.

Une attraction fatale m’attire dans les abîmes de la pensée, au fond de ces gouffres intérieurs qui ne tarissent jamais pour les forts. Je passerai ma vie à regarder l’océan de l’art où les autres naviguent ou combattent et je m’amuserai parfois à aller chercher au fond de l’eau des coquilles vertes ou jaunes dont personne ne voudra. Aussi je les garderai pour moi seul et j’en tapisserai ma cabane.

A Louise Colet, Croisset, le 7 octobre 1846 (à 24 ans).

24 – 30 ans : Les principes

La primeur est le vrai gage de l’originalité.

Sans Racine, Voltaire eût été un grand poète, et sans Fénelon, qu’eût fait [Chateaubriand] ! Napoléon était comme eux. Sans Louis XIV, sans ce fantôme de monarchie qui l’obsédait, nous n’aurions pas eu le galvanisme d’une société déjà cadavre. – Ce qui fait les figures de l’antiquité si belles, c’est qu’elles étaient originales. Tout est là, tirer de soi. Maintenant par combien d’étude il faut passer pour se dégager des livres ! et qu’il en faut lire ! Il faut boire des océans et les repisser.

A Louise Colet, Croisset, le 8 mai 1852 (à 30 ans).

L’art n’est pas utilitaire. On ne peut différencier le fond de la forme.

Pourquoi dis-tu sans cesse que j’aime le clinquant, le chatoyant, le pailleté ! Poète de la forme ! c’est là le grand mot à outrages que les utilitaires jettent aux vrais artistes. Pour moi, tant qu’on ne m’aura pas, d’une phrase donnée, séparée la forme du fond, je soutiendrai que ce sont là deux mots vides de sens. Il n’y a pas de belles pensées sans belles formes, et réciproquement. La Beauté transsude [sécrète, distille] de la forme dans le monde de l’Art. De même que tu ne peux extraire d’un corps physique les qualités qui le constituent, c’est-à-dire couleur, étendue, solidité, sans le réduire à une abstraction creuse, sans le détruire en un mot, de même tu n’ôteras pas la forme de l’Idée, car l’Idée n’existe qu’en vertu de sa forme. Suppose une idée qui n’ait pas de forme, c’est impossible ; de même qu’une forme qui n’exprime pas une idée. Voilà un tas de sottises sur lesquelles la critique vit. On reproche aux gens qui écrivent en bon style de négliger l’Idée, le but moral ; comme si le but du médecin n’était pas de guérir, le but du peintre de peindre, le but du rossignol de chanter, comme si le but de l’art n’était pas le Beau avant tout ! /…/

Il est facile, avec un jargon convenu, avec deux ou trois idées qui sont de cours, de se faire passer pour un écrivain socialiste, humanitaire, rénovateur et précurseur de cet avenir évangélique rêvé par les pauvres et par les fous. C’est là la manie actuelle ; on rougit de son métier. Faire tout bonnement des vers, écrire un roman, creuser du marbre, ah ! fi donc ! C’était bon pour autrefois, quand on n’avait pas la mission sociale du poète. Il faut que chaque œuvre maintenant ait sa signification morale, son enseignement gradué ; il faut donner une portée philosophique à un sonnet, qu’un drame tape sur les doigts aux monarques et qu’une aquarelle adoucisse les mœurs. L’avocasserie se glisse partout, la rage de discourir, de pérorer, de plaider ; la muse devient le piédestal de mille convoitises. Ô pauvre Olympe ! ils seraient capables de faire sur ton sommet un plant de pommes de terre ! Et s’il n’y avait que les médiocres qui s’en mêlassent, on les laisserait faire. Mais la vanité a chassé l’orgueil et établi mille petites cupidités là où régnait une large ambition. Les forts aussi, les grands, se sont dit à leur tour : pourquoi mon jour n’est-il pas venu déjà ? pourquoi ne pas agiter à chaque heure cette foule, au lieu de la faire rêver plus tard ? Et alors ils sont montés à la tribune ; ils sont entrés dans un journal, et les voilà appuyant de leur nom immortel des théories éphémères.

Ils travaillent à renverser quelque ministre qui tombera sans eux, quand ils pourraient, par un seul vers de satire, attacher à son nom une illustration d’opprobre. Ils s’occupent d’impôt, de douanes, de lois, de paix et de guerre ! Mais que tout cela est petit ! Que tout cela passe ! Que tout cela est faux et relatif ! Et ils s’animent pour toutes ces misères ; ils crient contre tous les filous ; ils s’enthousiasment à toutes les bonnes actions communes ; ils s’apitoient sur chaque innocent qu’on tue, sur chaque chien qu’on écrase, comme s’ils étaient venus pour cela au monde. Il est plus beau, ce me semble, d’aller à plusieurs siècles de distance faire battre le cœur des générations et l’emplir de joies pures. Qui dira tous les tressaillements divins qu’Homère a causés, tous les pleurs que le bon Horace a fait en aller dans un sourire ? Pour moi seulement, j’ai de la reconnaissance à Plutarque à cause de ces soirs qu’il m’a donnés au collège, tout plein d’ardeurs belliqueuses comme si alors j’eusse porté dans mon âme l’entraînement de deux armées.

A Louise Colet, Croisset, le 18 septembre 1846 (à 24 ans).

Il ne faut pas écrire sur un sujet historique précis attendu qu’il n’existe pas de conclusion définitive à l’Histoire.

Les gens légers, bornés, les esprits présomptueux et enthousiastes veulent en toute chose une conclusion ; ils cherchent le but de la vie et la dimension de l’infini. Ils prennent dans leur pauvre petite main une poignée de sable et ils disent à l’Océan : " Je vais compter les grains de tes rivages. " Mais comme les grains leur coulent entre les doigts et que le calcul est long, ils trépignent et ils pleurent. Savez-vous ce qu’il faut faire sur la grève ? Il faut s’agenouiller ou se promener.

Promenez-vous.

Aucun grand génie n’a conclu et aucun grand livre ne conclut, parce que l’humanité elle-même est toujours en marche et qu’elle ne conclut pas. Homère ne conclut pas, ni Shakespeare, ni Goethe, ni la Bible elle-même. Aussi ce mot fort à la mode, le Problème social, me révolte profondément. Le jour où il sera trouvé, ce sera le dernier de la planète. La vie est un éternel problème, et l’histoire aussi, et tout. Il s’ajoute sans cesse des chiffres à l’addition. D’une roue qui tourne, comment pouvez-vous compter les rayons ? Le XIX e siècle, dans son orgueil d’affranchi, s’imagine avoir découvert le soleil. On dit par exemple que la Réforme a été la préparation de la Révolution française. Cela serait vrai si tout devait en rester là, mais cette Révolution est elle-même la préparation d’un autre état. Et ainsi de suite, ainsi de suite. Nos idées les plus avancées sembleront bien ridicules et bien arriérées quand on les regardera par-dessus l’épaule.

A Mademoiselle Leroyer de Chantepie, Croisset, le 18 mai 1857 (à 35 ans).

L’art n’est pas doctrinal.

L’Art ne doit pas servir de chaire à aucune doctrine sous peine de déchoir ! On fausse toujours la réalité quand on veut l’amener à une conclusion qui n’appartient qu’à Dieu seul. Et puis, est-ce avec des fictions qu’on peut parvenir à découvrir la vérité ? /…/ Observons, tout est là. /…/ La rage de conclure est une des manies les plus funestes et les plus stériles qui appartiennent à l’humanité. Chaque religion, et chaque philosophie, a prétendu avoir Dieu à elle, toiser l’infini et connaître la recette du bonheur. Quel orgueil et quel néant ! Je vois au contraire, que les plus grands génies et les plus grandes œuvres n’ont jamais conclu. Homère, Shakespeare, Goethe se sont bien gardés de faire autre chose que représenter.

A Mademoiselle Leroyer de Chantepie, Croisset, le 23 octobre 1863 (à 41 ans).

Quelle forme faut-il prendre pour exprimer parfois son opinion sur les choses de ce monde, sans risquer de passer, plus tard, pour un imbécile ? Cela est un rude problème. Il me semble que le mieux est de les peindre, tout bonnement, ces choses qui vous exaspèrent. – Disséquer est une vengeance.

A George Sand, Croisset, le 18 décembre 1867 (à 45 ans).

Une réflexion m’est venue hier à propos du Jugement dernier de Michel-Ange. Cette réflexion est celle-ci : c’est qu’il n’y a rien de plus vil sur la terre qu’un mauvais artiste, qu’un gredin qui côtoie toute sa vie le beau sans y jamais débarquer et y planter son drapeau. Faire de l’art pour gagner de l’argent, flatter le public, débiter des bouffonneries joviales ou lugubres en vue du bruit ou des monacos, c’est la plus ignoble des prostitutions, par la même raison que l’artiste me semble le maître-homme des hommes. J’aimerais mieux avoir peint la chapelle Sixtine que gagné bien des batailles, même celle de Marengo. Ça durera plus longtemps et c’était peut-être plus difficile.

A sa mère, Rome, le 8 avril 1851 (à 29 ans).

L’artiste doit ne jeter aucun de ses sentiments personnels dans son œuvre, il doit être au contraire impersonnel et non-didactique.

Tu m’as dit, il y a aujourd’hui quinze jours, sur le Pont-Royal, en allant dîner, un mot qui m’a fait bien plaisir. A savoir que tu t’apercevais qu’il n’y avait rien de plus faible que de mettre en art ses sentiments personnels. – Suis cet axiome pas à pas, ligne par ligne, qu’il soit toujours inébranlable en ta conviction, en disséquant chaque fibre humaine, et en cherchant chaque synonyme de mot et tu verras ! tu verras ! comme ton horizon s’agrandira, comme ton instrument ronflera, et quelle sérénité t’emplira ! Refoulé à l’horizon, ton cœur l’éclairera du fond, au lieu de t’éblouir au premier plan. Toi disséminée en tous, tes personnages vivront, et au lieu d’une éternelle personnalité déclamatoire, qui ne peut même se constituer nettement, faute des détails précis qui lui manquent toujours à cause des travestissements qui la déguisent, on verra dans tes œuvres des foules humaines /…/.

Du moment que vous prouvez, vous mentez. Dieu sait le commencement et la fin ; l’homme le milieu. – L’art, comme lui dans l’espace, doit rester suspendu dans l’infini, complet en lui-même, indépendant de son producteur /…/.

Tu t’apercevras, si tu suis cette voie nouvelle, que tu as acquis tout à coup des siècles de maturité et que tu prendras en pitié l’usage de se chanter soi-même. Cela réussit parfois dans un cri, mais quelque lyrisme qu’ait Byron par exemple, comme Shakespeare l’écrase à côté, avec son impersonnalité surhumaine. – Est-ce qu’on sait seulement s’il était triste ou gai ? L’artiste doit s’arranger de façon à faire croire à la postérité qu’il n’a pas vécu. Moins je m’en fait une idée et plus il me semble grand. Je ne peux rien me figurer sur la personne d’Homère, de Rabelais, et quand je pense à Michel-Ange, je vois, de dos seulement, un vieillard de stature colossale sculptant la nuit aux flambeaux.

A Louise Colet, Croisset, le 27 mars 1852 (à 30 ans).

Plus vous serez personnel, plus vous serez faible. J’ai toujours pêché par là, moi ; c’est que je me suis toujours mis dans tout ce que j’ai fait. – A la place de Saint-Antoine, par exemple, c’est moi qui y suis. La tentation a été pour moi et non pour le lecteur. – Moins on sent une chose, plus on est apte à l’exprimer comme elle est (comme elle est toujours, en elle-même, dans sa génération, et dégagée de tous ses contingents éphémères). Mais il faut avoir la faculté de se la faire sentir ; Cette faculté n’est autre que le génie. Voir. – Avoir le modèle devant soi, qui pose.

A Louise Colet, Croisset, le 6 juillet 1852 (à 30 ans).

Madame Bovary n’a rien de vrai. C’est une histoire totalement inventée ; je n’y ai rien mis ni de mes sentiments ni de mon existence. L’illusion (s’il y en a une) vient au contraire de l’impersonnalité de l’œuvre. C’est un de mes principes, qu’il ne faut pas s’écrire.

A Mademoiselle Leroyer de Chantepie, Paris, le 18 mars 1857 (à 35 ans).

L’auteur dans son œuvre, doit être comme Dieu dans l’univers, présent partout, et visible nulle part. L’art étant une seconde nature, le créateur de cette nature-là doit agir par des procédés analogues : que l’on sente dans tous les atomes, à tous les aspects, une impassibilité cachée et infinie. L’effet, pour le spectateur, doit être une espèce d’ébahissement. Comment tout cela s’est-il fait ! doit-on dire ! et qu’on se sente écrasé sans savoir pourquoi. /…/

A Louise Colet, Croisset, le 9 décembre 1852 (à 30 ans).

L’artiste doit prendre la réalité à bras-le-corps et la décrire sans ambages.

Causons un peu de Graziella. C’est un ouvrage médiocre, quoique la meilleure chose que Lamartine ait fait en prose. Il y a de jolis détails, le vieux pêcheur couché sur le dos avec les hirondelles qui rasent ses tempes, Graziella attachant son amulette au lit, travaillant au corail, /…/ voilà à peu près tout. – Et d’abord pour parler clair, la baise-t-il, ou ne la baise-t-il pas ? Ce ne sont pas des êtres humains, mais des mannequins. – Que c’est beau ces histoires d’amour, où la chose principale est tellement entourée de mystère que l’on ne sait à quoi s’en tenir ! l’union sexuelle étant reléguée systématiquement dans l’ombre, comme boire, manger, pisser, etc. ! Ce parti pris m’agace. Voilà un gaillard qui vit continuellement avec une femme qui l’aime, et qu’il aime, et jamais un désir ! Pas un nuage impur ne vient obscurcir ce lac bleuâtre ! Ô hypocrite ! S’il avait raconté l’histoire vraie, que c’eût été plus beau ! Mais la vérité demande des mâles plus velus que M. de Lamartine. – Il est plus facile en effet de dessiner un ange qu’une femme. Les ailes cachent la bosse /…/ Rien dans ce livre ne vous prend aux entrailles /…/ Et à la fin, aucun arrachement ! Par exemple, l’exaltation intentionnelle de la simplicité (des classes pauvres, etc.) au détriment du brillant des classes aisées, l’ennui des grandes villes… Mais c’est que Naples n’est pas ennuyeux du tout. – Il y a de charmantes femelles, et pas cher. Le sieur de Lamartine tout le premier en profitait /…/ Mais non, il faut faire du convenu, du faux. Il faut que les dames vous lisent. Ah, mensonge ! mensonge ! que tu es bête !

Il y aurait eu moyen de faire un beau livre avec cette histoire, en nous montrant ce qui s’est sans doute passé : un jeune homme à Naples, par hasard, au milieu de ses autres distractions, couchant avec la fille d’un pêcheur, et l’envoyant promener ensuite, laquelle ne meurt pas, mais se console, ce qui est plus ordinaire et plus amer /…/. Cela eût exigé une indépendance de personnalité que Lamartine n’a pas, ce coup d’œil médical de la vie [c’est moi qui souligne], cette vue du vrai enfin, qui est le seul moyen d’arriver à de grands effets d’émotion.

A Louise Colet, Croisset, le 24 avril 1852 (à 30 ans).

L’Art ne sacrifie pas à la pudibonderie.

Ce que j’aime dans l’Orient, c’est cette grandeur qui s’ignore, et cette harmonie de choses disparates. Je me rappelle un baigneur qui avait au bras gauche un bracelet d’argent, et à l’autre un vésicatoire. Voilà l’Orient vrai et, partant, poétique : des gredins en haillons galonnés et tout couverts de vermine. Laissez donc la vermine, elle fait au soleil des arabesques d’or. Tu me dis que les punaises de Kuchiouk-Hânem [héroïne de ses récits de voyage en Orient] te la dégradent ; c’est là, moi, ce qui m’enchantait. Leur odeur nauséabonde se mêlait au parfum de sa peau ruisselante de santal. Je veux qu’il y ait une amertume à tout, un éternel coup de filet au milieu de nos triomphes, et que la désolation même soit dans l’enthousiasme. Cela me rappelle Jaffa où, en entrant, je humais à la fois l’odeur des citronniers et celles des cadavres ; le cimetière défoncé laissait voir les squelettes à demi pourris, tandis que les arbustes verts balançaient au-dessus de nos têtes leurs fruits dorés. Ne sens-tu pas combien cette poésie est complète, et que c’est la grande synthèse ? Tous les appétits de l’imagination et de la pensée y sont assouvis à la fois ; elle ne laisse rien derrière elle. Mais les gens de goût, les gens à enjolivements, à purifications, à illusions, ceux qui font des manuels d’anatomie pour les dames, de la science à la portée de tous, du sentiment coquet et de l’art aimable, changent, grattent, enlèvent, et ils se prétendent classiques, les malheureux ! Ah ! que je voudrais être savant ! et que je ferais un beau livre sous ce titre : De l’interprétation de l’antiquité ! Car je suis sûr d’être dans la tradition ; ce que j’y mets de plus, c’est le sentiment moderne. Mais encore une fois, les anciens ne connaissaient pas ce prétendu genre noble ; il n’y avait pas pour eux de choses que l’on ne puisse dire. Dans Aristophane, on chie sur la scène. Dans l’Ajax de Sophocle, le sang des animaux égorgés ruisselle autour d’Ajax qui pleure /…/ Donc cherchons à voir les choses comme elles sont et ne voulons pas avoir plus d’esprit que le bon Dieu.

A Louise Colet, Croisset, le 27 mars 1853 (à 31 ans).

Soyons féroces /…/ Versons de l’eau de vie sur ce siècle d’eau sucrée. Noyons le bourgeois dans un grog à 11 mille degrés et que la gueule lui en brûle, qu’il en rugisse de douleur ! C’est peut-être un moyen de l’émoustiller ? On ne gagne rien à faire des concessions, à s’émonder, à se dulcifier, à vouloir plaire en un mot.

A Ernest Feydeau, Croisset, le 19 juin 1861 (à 39 ans).

L’émotion n’est nullement un signe distinctif de l’art. C’est la force qui fait la poésie et non l’esprit.

La première qualité de l’Art et son but est l’illusion. L’émotion, laquelle s’obtient souvent par certains sacrifices de détails poétiques, est tout autre chose et d’un ordre inférieur. J’ai pleuré à des mélodrames qui ne valaient pas quatre sous et Goethe ne m’a jamais mouillé l’œil, si ce n’est d’admiration.

A Louise Colet, Croisset, le 16 septembre 1853 (à 31 ans).

Les chevaux et les styles de race ont du sang plein les veines, et on le voit battre sous la peau et les mots, depuis l’oreille jusqu’aux sabots. La vie ! la vie ! bander, tout est là ! C’est pour cela que j’aime tant le lyrisme. Il me semble la forme la plus naturelle de la poésie. Elle est là toute nue et en liberté. Toute la force d’une œuvre gît dans ce mystère, et c’est cette qualité primordiale /…/ qui donne la concision, le relief, les tournures, les élans, le rythme, la diversité /…/. On peut juger de la bonté d’un livre à la vigueur des coups de poing qu’il vous a donnés et à la longueur de temps qu’on est ensuite à en revenir. Aussi, comme les grands maîtres sont excessifs ! Ils vont jusqu’à la dernière limite de l’idée. Il s’agit, dans Pourceaugnac, de faire prendre un lavement à un homme. Ce n’est pas un lavement qu’on apporte, non ! mais toute la salle sera envahie de seringues ! Les bonhommes de Michel-Ange ont des câbles plutôt que des muscles. Dans les Bacchanales de Rubens on pisse par terre. Voir tout Shakespeare, etc., etc., et le dernier des gens de la famille, ce vieux père Hugo. Quelle belle chose que Notre-Dame ! /…/ Je crois que le plus grand caractère du génie est, avant tout, la force. Donc ce que je déteste le plus dans les arts, ce qui me crispe, c’est l’ingénieux, l’esprit.

A Louise Colet, Croisset, le 15 juillet 1853 (à 31 ans).

30 ans et plus : L’œuvre

C’est demain que j’ai 31 ans. Je viens donc de passer cette fatale année de la trentaine qui classe l’homme. C’est l’âge où l’on se dessine pour l’avenir, où l’on se range ; on se marie, on prend un métier. A trente ans il y a peu de gens qui ne deviennent bourgeois, or [la] paternité me [ferait] rentrer dans les conditions ordinaires de la vie. – Ma virginité par rapport au monde se [trouverait] anéantie. Et cela m’enfoncerait dans le gouffre des misères communes. Eh bien aujourd’hui, la sérénité déborde de moi. – Je me sens calme et radieux. Voilà toute ma jeunesse passée sans une tâche, ni une faiblesse. Depuis mon enfance jusqu’à l’heure présente ce n’est qu’une grande ligne droite. Et comme je n’ai rien sacrifié aux passions, que je n’ai jamais rien dit : il faut que jeunesse se passe, jeunesse ne se passera pas ; je suis encore tout plein de fraîcheurs comme un printemps, j’ai en moi un grand fleuve qui coule, quelque chose qui bouillonne sans cesse et qui ne tarit point. Style et muscles, tout est souple encore, et si les cheveux me tombent du front, je crois que mes plumes n’ont encore rien perdu de leur crinière.

A Louise Colet, Croisset, le 11 décembre 1852 (à 30 ans).

L’artiste se délie de la notion du temps qui passe.

Quelle rage vous avez tous là-bas, à Paris, de vous faire connaître, de vous hâter, d’appeler les locataires avant que le toit ne soit achevé d’être bâti ! Où sont les gens qui suivent le précepte d’Horace " qu’il faut tenir pendant neuf ans son œuvre secrète avant de se décider à la montrer " ? On n’est en rien assez magistral, par le temps qui court.

A Louise Colet, Croisset, le 22 avril 1854 (à 32 ans).

Tu me parais avoir à mon endroit un tic ou vice rédhibitoire. Il ne m’embête pas, n’aie aucune crainte. Mon parti là-dessus est pris depuis longtemps.

Je te dirais seulement que tous ces mots se dépêcher, c’est le moment, il est temps, place prise, se poser et hors la loi sont pour moi un vocabulaire vide de sens. C’est comme si tu parlais à un Algonquin. – Comprends pas.

Arriver ? – à quoi ? – A la position de MM. Murger, Feuillet, Monselet, etc., etc., etc., Arsène Houssaye, Taxile Delord, Hippolyte Lucas et 72 autres avec ? Merci.

Etre connu n’est pas ma principale affaire. Cela ne satisfait entièrement que les très médiocres vanités. D’ailleurs, sur ce chapitre même, sait-on jamais à quoi s’en tenir ? La célébrité la plus complète ne vous assouvit point et l’on meurt presque toujours dans l’incertitude de son propre nom, à moins d’être un sot. Donc l’illustration ne nous classe pas plus à vos propres yeux que l’obscurité.

Je vise à mieux, à me plaire.

Le succès me paraît être un résultat et non pas le but. Or j’y marche, vers le but, et depuis longtemps il me semble, sans broncher d’une semelle, ni m’arrêter au bord de la route pour faire la cour aux dames ou dormir sur l’herbette. – Fantôme pour fantôme, après tout, j’aime mieux celui qui a la stature plus haute.

Périssent les Etats-Unis plutôt qu’un principe ! Que je crève comme un chien plutôt que de hâter d’une seconde ma phrase qui n’est pas mûre.

J’ai en tête une manière d’écrire et gentillesse de langage à quoi je veux atteindre. Quand je croirai avoir cueilli l’abricot, je ne refuse pas de le vendre, ni qu’on batte des mains s’il est bon. – D’ici là, je ne veux pas flouer le public. Voilà tout.

Que si, dans ce temps-là, il n’est plus temps, et que la soif en soit passée à tout le monde, tant pis. Je me souhaite, sois-en sûr, beaucoup plus de facilité, beaucoup moins de travail et plus de profits. Mais je n’y vois aucun remède.

Il se peut faire qu’il y ait des occasions propices en matières commerciales, des veines d’achat pour telle ou telle denrée, un goût passager des chalands qui fasse hausser le caoutchouc ou renchérir les indiennes. Que ceux qui souhaitent devenir fabricants de ces choses se dépêchent donc d’établir leurs usines, je le comprends. Mais si votre œuvre d’art est bonne, si elle est vraie, elle aura son écho, sa place, dans six mois, six ans – ou après vous. Qu’importe !

C’est là qu’est le souffle de vie, me dis-tu, en parlant de Paris. Je trouve qu’il sent souvent l’odeur des dents gâtées, ton souffle de vie. Il s’exhale pour moi de ce Parnasse où tu me convies plus de miasmes que de vertiges. Les lauriers qu’on s’y arrache sont un peu couverts de merde, convenons-en.

A Maxime Du Camp, Croisset, le 26 juin 1852 (à 30 ans).

Si je n’ai pas répondu plus tôt à ta lettre dolente et découragée, c’est que j’ai été dans un grand accès de travail. Avant hier, je me suis couché à 5 heures du matin et hier à 3 heures. Depuis lundi dernier j’ai laissé de côté toute autre chose, et j’ai exclusivement toute la semaine pioché ma Bovary, ennuyé de ne pas avancer /…/ J’ai fait depuis que tu m’as vu, 25 pages net (25 pages en six semaines). Elles ont été dures à rouler /…/ Je les ai tellement travaillées, recopiées, changées, maniées, que pour le moment je n’y vois que du feu. Je crois pourtant qu’elles se tiennent debout /…/ Je ne sais pas comment quelquefois les bras ne me tombent pas du corps, de fatigue, et comment ma tête ne s’en va pas en bouillie. Je mène une vie âpre, déserte de toute joie extérieure, et où je n’ai rien pour me soutenir qu’une espèce de rage permanente, qui pleure quelquefois d’impuissance, mais qui est continuelle. J’aime mon travail d’un amour frénétique et perverti, comme un ascète le cilice qui lui gratte le ventre.

Quelque fois, quand je me trouve vide, quand l’expression se refuse, quand après avoir griffonné de longues pages, je découvre n’avoir pas fait une phrase, je tombe sur mon divan et j’y reste hébété dans un marais intérieur d’ennui. – Je me hais, et je m’accuse de cette démence d’orgueil qui me fait haleter après la chimère. Un quart d’heure après tout est changé, le cœur me bat de joie /…/.

Comme chaque chose a sa raison et que la fantaisie d’un individu me paraît tout aussi légitime que l’appétit d’un million d’hommes et qu’elle peut tenir autant de place dans le monde, il faut, abstraction faite des choses, et indépendamment de l’humanité qui nous renie, vivre pour sa vocation, monter dans sa tour d’ivoire et là, comme une bayadère [danseuse] dans ses parfums, rester, seul(s), dans nos rêves. – J’ai parfois de grands ennuis, de grands vides, des doutes qui me ricanent à la figure au milieu de mes satisfactions les plus naïves. Eh bien ! je n’échangerais tout cela pour rien, parce qu’il me semble en ma conscience que j’accomplis mon devoir, que j’obéis à une fatalité supérieure, que je fais le Bien, que je suis dans le Juste.

A Louise Colet, Croisset, le 24 avril 1852 (à 30 ans).

La création n’est pas un acte anodin.

Pour tenir la plume d’un bras vaillant, il faut faire comme les amazones, se brûler tout un côté du cœur.

A Louise Colet, Croisset, le 1 juin 1853 (à 31 ans).

Rien ne s’obtient qu’avec effort ; tout a son sacrifice. La perle est une maladie de l’huître et le style, peut-être, l’écoulement d’une douleur plus profonde.

A Louise Colet, Croisset, le 16 septembre 1853 (à 31 ans).

J’ai enfin terminé, dimanche dernier, à sept heures du matin, mon roman de Salammbô. Les corrections et la copie me demanderont encore un mois /…/. Je n’en puis plus. J’ai la fièvre tous les soirs et à peine si je peux tenir une plume. La fin a été lourde et difficile à venir.

A Mademoiselle Leroyer de Chantepie, Paris, le 24 avril 1862 (à 40 ans).

Il m’est impossible de continuer mes corrections de Salammbô. Le cœur me saute de dégoût à la vue de mon écriture.

A sa nièce Caroline, Paris, le 6 mai 1862 (à 40 ans).

J’ai la tête pleine de ratures, je suis harassé, excédé, hhahuri par Salammbô. Le dégoût de la publication s’ajoute aux nausées de l’œuvre ; bref, le nom seul de mon roman m’emmerde jusqu’au fond de l’âme.

A Jules Duplan, Croisset, le 18 juin 1862 (à 40 ans).

L’artiste et le médiocre.

J’ai quelquefois des prurits atroces d’engueuler les humains et je le ferai à quelque jour, dans dix ans d’ici, dans quelque long roman à cadre large ; en attendant, une vieille idée m’est revenue, à savoir celle de mon Dictionnaire des idées reçues. La préface surtout m’excite fort, et de la manière dont je la conçois (ce serait tout un livre), aucune loi ne pourrait me mordre quoique j’y attaquerais tout. Ce serait la glorification historique de tout ce qu’on approuve. J’y démontrerais que les majorités ont toujours eu raison, les minorités toujours tort. J’immolerais les grands hommes à tous les imbéciles, les martyrs à tous les bourreaux, et cela dans un style poussé à outrance, à fusées. Ainsi, pour la littérature, j’établirais, ce qui serait facile, que le médiocre, étant à la portée de tous, est le seul légitime et qu’il faut donc honnir toute espèce d’originalité comme dangereuse, sotte, etc. Cette apologie de la canaillerie humaine sur toutes ses faces, ironique et hurlante d’un bout à l’autre, pleine de citations, de preuves (qui prouveraient le contraire) et de textes effrayants (ce serait facile), est dans le but, dirais-je, d’en finir une fois pour toutes avec les excentricités, quelles qu’elles soient.

A Louise Colet, Croisset, le 16 décembre 1852 (à 30 ans).

La médiocrité s’infiltre partout, les pierres même deviennent bêtes, et les grandes routes sont stupides. – Dussions-nous y périr (et nous y périrons, n’importe), il faut par tous les moyens possibles faire barre au flot de merde qui nous envahit. Puisque nous n’avons pas le moyen de loger dans le marbre et dans la pourpre, d’avoir des divans en plumes de colibris, des tapis en peaux de cygne, des fauteuils d’ébène, des parquets d’écaille, des candélabres d’or massif, ou bien des lampes creusées dans l’émeraude, gueulons donc contre les gants de bourre de soie, contre les fauteuils de bureau, contre les mackintosh, contre les caléfacteurs économiques, contre les fausses étoffes, contre le faux luxe, contre le faux orgueil ! L’industrialisation a développé le Laid dans des proportions gigantesques ! Combien de braves gens qui, il y a un siècle, eussent parfaitement vécu sans Beaux-Arts, et à qui il faut maintenant de petites statuettes, de petite musique et de petite littérature ! /…/ Pose, pose ! et blague partout ! La crinoline a dévoré les fesses, notre siècle est un siècle de putains, et ce qu’il y a de moins prostitué, jusqu’à présent, ce sont les prostituées.

A Louise Colet, Croisset, le 20 janvier 1854 (à 32 ans).

Je sens contre la bêtise de mon époque des flots de haine qui m’étouffent. Il me monte de la merde à la bouche, comme dans les hernies étranglées. Mais je veux la garder, la figer, la durcir. J’en veux faire une pâte dont je barbouillerais le XIXe siècle, comme on dore de bougée de vache les pagodes indiennes ; et qui sait ? cela durera peut-être ? Il ne faut qu’un rayon de soleil ? l’inspiration d’un moment, la chance d’un sujet ?

A Louis Bouilhet, Croisset, le 30 septembre 1855 (à 33 ans).

Je me suis privé d’aller mercredi dernier à un bal terrible où toute la rouennerie, toute la havrerie et toute l’elbeuferie étaient conviées. La vue d’une grande masse de bourgeois m’écrase. Je ne suis plus assez jeune ni assez sain pour de pareils spectacles. – Quant au grotesque qu’on y peut recueillir, je le sais par cœur.

A Amélie Bosquet, Croisset, le 26 octobre 1863 (à 41 ans).

Personne, à présent, ne s’inquiète de l’Art ! de l’Art en soi ! Nous nous enfonçons dans le bourgeois d’une manière épouvantable et je ne désire pas voir le vingtième siècle.

A Mademoiselle Leroyer de Chantepie, Croisset, le 11 mai 1865 (à 43 ans).

A propos de Salammbô.

On a déjà commencé à se manger. Mais juge de mon inquiétude, je prépare actuellement un coup, le coup du livre. Il faut que ce soit à la fois cochon, chaste, mystique et réaliste ! Une bave comme on n’en a jamais vu, et cependant qu’on la voie !

A Ernest Feydeau, Croisset, le 21 octobre 1860 (à 38 ans).

Mlle Salammbô fait maintenant, toute nue, des langues fourrées avec un crocodile, par un clair de lune superbe, et dans le chapitre qui va venir (le XIe) elle va enfin tirer un coup.

A Ernest Feydeau, Croisset, fin décembre 1860 (à 38 ans).

Je commence maintenant le siège de Carthage. Je suis perdu dans des machines de guerre, les balistes et les scorpions.

A Ernest Feydeau, Croisset, le 15 juillet 1861 (à 39 ans).

Toujours des batailles, toujours des gens furieux.

A Edmond et Jules de Goncourt, Croisset, le 15 juillet 1861 (à 39 ans).

Toujours des gens furieux ! Toujours des charogneries ! On aura besoin de laitages et de rubans roses après cette lecture.

A Jules Duplan, Croisset, le 1er août 1861 (à 39 ans).

Je n’en peux plus ! Le siège de Carthage que je termine maintenant m’a achevé. Les machines de guerre me scient le dos ! Je sue du sang, je pisse de l’huile bouillante, je chie des catapultes et je rote des balles frondeurs. Tel est mon état.

A Jules de Goncourt, Croisset, le 27 septembre 1861 (à 39 ans).

Je suis à la moitié à peu près de mon dernier chapitre. Je me livre à des farces qui soulèveront de dégoût le cœur des honnêtes gens. J’accumule horreurs sur horreurs. Vingt mille de mes bonhommes viennent de crever de faim et de s’entre-manger ; le reste finira sous la patte des éléphants et dans la gueule des lions. "Bestialitaire et meurtrier, je ne sors pas de là."

A Edmond et Jules de Goncourt, Croisset, le 2 janvier 1862 (à 40 ans).

Salammbô 1° embêtera les bourgeois, c’est-à-dire tout le monde ; 2° révoltera les nerfs et le cœur des personnes sensibles ; 3° irritera les archéologues ; 4° semblera inintelligible aux dames ; 5° me fera passer pour pédéraste et anthropophage. Espérons-le !

J’arrive aux tons un peu foncés. On commence à marcher dans les tripes et à brûler les moutards. Baudelaire sera content !

A Ernest Feydeau, Croisset, le 17 août 1861 (à 39 ans).

A propos de l’Education sentimentale.

Je me ferai chasser de France et de l’Europe si j’écris ce bouquin-là.

A Jules Duplan, Croisset, le 2 avril 1863 (à 41 ans).

J’ai fait le plan de deux livres /…/. Le premier est une série d’analyses et de potins médiocres [Bouvard et Pécuchet]. Quant au second [l’Education sentimentale], j’ai peur de me faire lapider par les populations ou déporter par le gouvernement, sans compter que j’y vois des difficultés d’exécution effroyables.

A Edmond et Jules de Goncourt, Croisset, le 6 mai 1863 (à 41 ans).

Les patriotes ne me pardonneront pas ce livre, ni les réactionnaires non plus.

A George Sand, Croisset, le 5 juillet 1868 (à 46 ans).

L’artiste et la censure.

Voilà le sieur Augier employé à la police ! Quelle charmante place pour un poète, et quelle noble et intelligente fonction que celle de lire les livres destinés au colportage ! Mais est-ce que ça a quelque chose dans le ventre, ces gaillards-là ! C’est plus bourgeois que les marchands de chandelle. – Voilà donc toute la littérature qui passe sous le bon vouloir de ce monsieur ! Mais on a une place, de l’importance, on dîne chez le ministre, etc. ! Et puis, il faut dire le vrai. Il y a de part le monde une conjuration générale et permanente contre deux choses, à savoir, la poésie et la liberté. Les gens de goût se chargent d’exterminer l’une, comme les gens de l’ordre de poursuivre l’autre. Rien ne plaît davantage à certains esprits français, raisonnables, peu ailés, esprits poitrinaires à gilet de flanelle, que cette régularité tout extérieure qui indigne si fort les gens d’imagination. Le bourgeois se rassure à la vue d’un gendarme, et l’homme d’esprit se délecte à celle d’un critique. Les chevaux hongres sont applaudis par les mulets. Donc, de quelle puissance d’embêtement pour nous n’est-il pas armé, le double entraveur qui a, tout à la fois, dans ses attributions, le sabre du gendarme et les ciseaux du critique ! Augier, sans doute, croit faire quelque chose de très bien, acte de goût, rendre des services. – La censure, quelle qu’elle soit, me paraît une monstruosité, une chose pire que l’homicide. L’attentat contre la pensée est un crime de lèse-âme. La mort de Socrate pèse encore sur la conscience du genre humain, et la malédiction des Juifs n’a peut-être pas d’autre signification : ils ont crucifié l’homme-Parole, voulu tuer Dieu.

A Louise Colet, Croisset, le 9 décembre 1852 (à 30 ans).

L’artiste et la critique.

La recherche de l’Art en soi demande trop de temps pour qu’on se perde même à repousser les roquets qui vous mordent les jambes. Il faut imiter les fakirs qui passent leur vie la tête levée vers le soleil, tandis que la vermine leur parcourt le corps.

A Ernest Feydeau, Croisset, le 17 août 1861 (à 39 ans).

A qui appartient-il de classer les talents des contemporains, comme si on était supérieur à tous, de dire : celui-ci est le premier, celui-là le second, cet autre le troisième ? Les revirements de la célébrité sont nombreux. Il y a des chutes sans retour, de longues éclipses, des réapparitions triomphantes. Ronsard, avant Sainte-Beuve, n’était-il pas oublié ? /…/ Don Quichotte, Gil Blas, Manon Lescaut, La Cousine Bette et tous les chefs d’œuvre du roman n’ont pas eu le succès de l’Oncle Tom. J’ai entendu dans ma jeunesse faire des parallèles entre Casimir Delavigne et Victor Hugo ; et il semble que " notre grand poète national " commence à déchoir. Donc il convient d’être timide. La postérité nous déjuge. Elle rira peut-être de nos dénigrements, plus encore de nos admirations.

Gustave Flaubert dans sa Préface aux Dernières chansons,
poésies posthumes de Louis Bouilhet, 1871 (à 49 ans)

L’art véritable n’est ni l’apanage d’un moment ni le privilège d’une caste.

Je vais lire l’Oncle Tom en anglais. J’ai, je l’avoue, un préjugé défavorable à son endroit. Le mérite littéraire seul ne donne pas de ces succès-là. On va loin comme réussite, lorsque à un certain talent de mise en scène et à la facilité de parler la langue de tout le monde on joint l’art de s’adresser aux passions du jour, aux questions du moment. Sais-tu ce qui se vend annuellement le plus ? Flaubas et l’Amour conjugal, deux productions ineptes. Si Tacite revenait au monde, il ne se vendrait pas autant que M. Thiers. Le public respecte les bustes, mais les adore peu. On a pour eux une admiration de convention et puis c’est tout. Le bourgeois (c’est-à-dire l’humanité entière maintenant, y compris le peuple) se conduit envers les classiques comme envers la religion : il sait qu’ils sont, serait fâché qu’ils ne fussent pas, comprend qu’ils ont une certaine utilité très éloignée, mais il n’en use nullement et ça l’embête beaucoup, voilà.

Je sais bien que les gens de goût ne sont pas de mon avis ; mais c’est encore une drôle de caste que celle des gens de goût : ils ont de petits saints à eux que personnes ne connaît. C’est ce bon Sainte-Beuve qui a mis ça à la mode. On se pâme d’admiration devant des esprits de société, devant des talents qui ont pour toute recommandation d’être obscurs.

A Louise Colet, Croisset, le 22 novembre 1852 (à 30 ans).

En quoi, dans le domaine de l’Art, MM. les ouvriers sont-ils plus intéressants que les autres hommes ? Je vois maintenant, chez tous les romanciers, une tendance à représenter la Caste comme quelque chose d’essentiel en soi. /…/ Cela peut être très spirituel, ou très démocratique. Mais avec ce parti on se prive de l’élément éternel ; c’est-à-dire de la Généralité Humaine. /…/ C’est une chicane que je vous cherche pour vous engager à faire sortir votre Muse des classes pauvres. Il faut représenter des Passions et non plaider pour des Partis.

A Amélie Bosquet, Croisset, le 16 novembre 1867 (à 45 ans).

Peu importe que l’art ne soit pas accessible à tous !

La courtisane amoureuse de La Fontaine, quels vers ! que de tournure et de style ! Quelle admirable narration et quel enchaînement !!! Songez pourtant que les contes de La Fontaine passent encore pour un mauvais livre ! un livre cochon ! Je suis si harassé par la bêtise de la multitude que je trouve justes tous les coups qui tombent sur elle. L’œuvre de la critique moderne est de remettre l’Art sur son piédestal. On ne vulgarise pas le Beau ; on le dégrade, voilà tout. Qu’a-t-on fait de l’antiquité en voulant la rendre accessible aux enfants ? Quelque chose de profondément stupide ! Mais il est si commode pour tous de se servir d’expurgata, de résumés, de traductions, d’atténuations ! Il est si doux pour les nains de contempler les géants raccourcis ! Ce qu’il y a de meilleur dans l’Art échappera toujours aux natures médiocres, c’est-à-dire aux trois quarts et demi du genre humain. Pourquoi dès lors dénaturer la vérité au profit de la bassesse ?

A Louise Colet, Croisset, le 17 mai 1853 (à 31 ans).

Qu’est-ce que ça fout à la masse, l’Art, la poésie, le style ? Elle n’a pas besoin de tout ça. Faites-lui des vaudevilles, des traités sur le travail des prisons, sur les cités ouvrières et les intérêts matériels du moment, encore. Il y a une conjuration permanente contre l’original, voilà ce qu’il faut se fourrer dans la cervelle. Plus vous aurez de couleur, de relief, plus vous heurterez. D’où vient le prodigieux succès des romans de Dumas ? C’est qu’il ne faut pour les lire aucune initiation, l’action en est amusante. On se distrait donc pendant qu’on les lit. Puis, le livre fermé, comme aucune impression ne vous reste et que tout cela a passé comme de l’eau claire, on retourne à ses affaires. Charmant ! La même critique est applicable à l’opéra-comique et à la peinture de genre /…/ Ô bêtise humaine, te connais-je donc ? Il y a en effet si longtemps que je te contemple !

A Louise Colet, Croisset, le 20 juin 1853 (à 31 ans).

A propos de l’industrie, as-tu réfléchi quelquefois à la quantité de professions bêtes qu’elle engendre et à la masse de stupidité qui, à la longue, doit en provenir ? Ce serait une effrayante statistique à faire ! Qu’attendre d’une population comme celle de Manchester, qui passe sa vie à faire des épingles ? Et la confection d’une épingle exige cinq à six spécialités différentes ! Le travail se subdivisant, il se fait donc, à côté des machines, quantité d’hommes-machines. Quelle fonction que celle de placeur à chemin de fer ! de metteur en bande dans une imprimerie ! etc., etc. Oui, l’humanité tourne au bête /…/. Les rêveurs du Moyen-âge étaient d’autres hommes que les actifs des temps modernes.

A Louise Colet, Trouville, le 14 août 1853 (à 31 ans).

Vous vous étonnez du fanatisme et de l’imbécillité qui vous entourent. Que l’on en soit blessé, je le comprends ; mais surpris, non ! Il y a un fond de bêtise dans l’humanité qui est aussi éternel que l’humanité elle-même. L’instruction du peuple et la moralité des classes pauvres sont, je crois, des choses de l’avenir. Mais quant à l’intelligence des masses, voilà ce que je nie, quoi qu’il puisse advenir, parce qu’elles seront toujours des masses.

A Mademoiselle Leroyer de Chantepie, Croisset, le 16 janvier 1866 (à 44 ans).

La Philosophie sera toujours le partage des aristocrates. Vous avez beau engraisser le bétail humain, lui donner de la litière jusqu’au ventre et même dorer son écurie, il restera brute, quoi qu’on dise. Tout le progrès qu’on peut espérer, c’est de rendre la brute moins méchante. Mais quant à hausser les idées de la masse, à lui donner une conception /…/ plus large /…/, j’en doute, j’en doute.

A George Sand, Croisset, le 19 septembre 1868 (à 46 ans).

La gloire d’un écrivain ne relève pas du suffrage universel, mais d’un petit groupe d’intelligence qui, à la longue, impose son jugement.

Bouilhet n’a point fait de l’art démocratique, convaincu que la forme, pour être accessible à tous, doit descendre très bas, et qu’aux époques civilisées on devient niais lorsqu’on essaie d’être naïf.

Gustave Flaubert dans sa Préface aux Dernières chansons,
poésies posthumes de Louis Bouilhet, 1871 (à 49 ans)

Mais si rebelles qu’ils soient, les artistes sont bien inoffensifs.

Mon exemple sera peu suivi. Où donc alors est le danger ? Les Leconte de Lisle et les Baudelaire sont moins à craindre que les Nadaud et les Clairville dans le doux pays de France où le superficiel est une qualité, et où le banal, le facile et le niais sont toujours applaudis, adoptés, adorés. On ne risque de corrompre personne quand on aspire à la grandeur.

A Sainte-Beuve, Paris, le 23-24 décembre 1862 (à 40 ans).

Epilogue

Autre invitation à la Flaubert.

Pour Monsieur,

Si j’étais bien sûr que : venir chez moi sans Elle amènerait votre mort je vous prierais de venir tout seul, afin de pouvoir par la suite souiller votre tombeau par des coïts forcenés. Mais comme le coup de couteau peut manquer, amenez-là ! amenez-là ! amenez-là !

Pour Madame,

Viens ! viens ! viens !

N.B : il aura du poison dans sa tasse. Nous le lafargerons*. Mille tendresses.

Ou plutôt nous le foutrons dans les lieux.

A Charles-Edmond et sa femme Julie, Paris, le 26 mai 1863 (à 41 ans).
Les Idées sur l’Art de Gustave Flaubert (1822 – 1880)
Tirées de sa Correspondance (1842 – 1871)
Textes et sous-titres établis par Jean-Michel Potiron le 24 août 2003.

Wang QING SONG