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Les idées sur l’art de Bertolt Brecht

Le petit et vieux continent est de nouveau ébranlé par le pas cadencé de millions d’hommes en armes et les éclats de discours-ultimatums. Les peuples tendent l’oreille pour savoir ce que va leur dire le Führer de la deuxième République allemande, celle de Bayreuth. Il a transféré le Festival annuel de Nuremberg ; là, il fait des discours ; son premier discours traite de… la culture. Comme il l’a déjà précisé maintes fois, il édifie un Reich millénaire, avec tout ce qu’il faut, donc aussi avec de la culture. Il a évidemment ses vues particulières sur la chose. Il s’agit là essentiellement d’art, or il est lui-même un artiste, et son ministre de la propagande va jusqu’à dire : le plus grand. Comme il ne parle que demain devant le Front du Travail, il deviendra pour de bon ouvrier ; aujourd’hui, c’est au tour de la culture et de l’art, et il a été peintre pour de vrai. Il n’a pas été reconnu comme tel, les Juifs lui ont fait échec, parce qu’il n’était pas suffisamment décadent ; il a dû prendre un chemin détourné, combattre les Juifs, et quelques autres encore. Mais il est resté un artiste, il aime parler d’art, maintenant que personne ne peut plus le brimer, même pas les généraux. Il proclame que tous les siècles ‘‘propres’’ ont eu un art. Sur la science, il ne fait que glisser. Ce sont ces gens qui fabriquent des ersatz : avec du bois, ils vous fabriquent non seulement une table, mais des desserts à servir dessus. Ce sont les techniciens qui reçoivent les plus grands prix d’art plastique, pour la construction de routes stratégiques et de bombardiers. Mais il ne fait là qu’effleurer. Parmi tous les arts, c’est dans la littérature qu’il se sent le moins à l’aise. Il n’en parle pas du tout. Il ordonne aux musiciens, sans lesquels il ne peut vivre, de se passer de texte : la musique n’en a pas besoin. L’auditeur peut s’en confectionner un sur mesure. La musique, elle, doit s’en tirer uniquement avec des sons. Sur la peinture, il ne perd pas beaucoup de temps en paroles, cette fois : il a déjà dit l’an dernier ce qu’il fallait en dire. La critique d’art est abolie : à la place des critiques d’art, les médecins. On n’éreinte plus personne, tout est stérilisé au départ. De tous les arts, l’architecture lui est le plus cher. Pas de texte. Pas de texte, et ça vous a de l’allure… Voilà de la pierre qui défie les siècles. Et qui ne parle pas. Son urbaniste, l’artiste qui a eu le prix, raconte que la poussière qu’il a soulevée en creusant, c’est plus fort que les trois (ou quatre ?) pyramides de Chéops. Ces pyramides aussi proviennent d’un siècle propre : on y procurait du travail sur la plus grande échelle ! Sa pyramide à lui est trois (ou quatre ?) fois plus grande, ne serait-ce que de ce point de vue. Et puis il construit des casernes, des édifices gigantesques. Les générations futures s’arrêteront devant avec étonnement, comme nous devant les cathédrales médiévales. [Le plus grand de tous les artistes– 1933-1938], Art et politique, Ecrits sur la littérature et l’art 2, Bertolt Brecht.

Qui se propose aujourd’hui d’engager la lutte contre le mensonge et l’ignorance et d’écrire la vérité doit venir à bout d’au moins cinq difficultés. Il faut avoir le courage d’écrire la vérité, quand elle est partout étouffée ; l’intelligence de la reconnaître, quand elle est partout dissimulée ; l’art d’en faire une arme maniable ; assez de discernement pour choisir ceux entre les mains de qui elle devient efficace ; et de ruse pour la diffuser parmi eux. Pour ceux qui écrivent sous le fascisme, ces difficultés sont particulièrement grandes, mais elles existent aussi pour ceux qui écrivent dans les pays de liberté bourgeoise.

1. Le courage d’écrire la vérité. Il peut sembler aller de soi que l’écrivain écrive la vérité, en ce sens qu’il ne doit pas la taire, ni l’étouffer, ni rien n’écrire de faux. Qu’il ne doit pas plier devant les puissants, ni tromper les faibles. Mais, naturellement, il est très difficile de ne pas plier devant les puissants, et très avantageux de tromper les faibles. Déplaire aux possédants, c’est renoncer à posséder soi-même. Renoncer au salaire pour un travail qu’on a fourni, c’est renoncer à la limite au travail lui-même ; et refuser la gloire que vous font les puissants, c’est souvent renoncer à toute espèce de gloire. Il faut pour cela du courage. Il faut écrire la vérité, mais la vérité en lutte contre le mensonge ; et il ne faut pas en faire une généralité vague, sublime et à multiples sens ; cette généralité vague, sublime et à multiples sens est précisément le propre du mensonge. Lorsqu’on dit de quelqu’un qu’il a dit la vérité, c’est que certains, ou beaucoup, ou un seul, ont commencé par dire des généralités vagues, ou carrément un mensonge, mais que lui a dit la vérité, c’est-à-dire quelque chose de pratique, de concret, d’irréfutable, la chose même dont il fallait parler. Ce n’est pas du courage que de se lamenter en termes généraux sur la méchanceté du monde et le triomphe de la bassesse, quand on écrit dans une partie du monde où il est encore permis de la faire. Beaucoup font les braves comme si les canons étaient braqués sur eux, alors que ce ne sont que des jumelles de théâtre. Ils lancent leurs proclamations générales dans un monde où l’on aime les gens inoffensifs. Ils réclament une justice universelle, pour laquelle ils n’ont jamais rien fait auparavant, et la liberté universelle de recevoir leur part d’un gâteau qu’on les a longtemps laissé partager. Ils ne reconnaissent comme vérité que ce qui sonne bien. Si la vérité consiste en faits, en chiffres, en données sèches et nues, si elle exige pour être trouvée de la peine et de l’étude, alors ils n’y reconnaissent plus la vérité, parce que ça ne les exalte pas. D’écrivains qui disent la vérité, ils n’ont que l’extérieur, les gestes.

2. L’intelligence de reconnaître la vérité. Comme il est difficile d’écrire la vérité, parce qu’elle est partout étouffée, écrire ou non la vérité apparaît à la plupart comme une question de morale. Ils croient qu’il suffit pour cela du courage. Ils oublient la seconde difficulté, celle qu’il y a à trouver la vérité. Non, il n’est pas vrai qu’il soit facile de trouver la vérité. Il n’est pas facile, tout d’abord, de déterminer quelle vérité vaut la peine d’être dite. [Cinq difficultés pour écrire la vérité – 1933-1938], Art et politique, Ecrits sur la littérature et l’art 2, Bertolt Brecht.

Il est possible qu’à des fins administratives, et compte tenu des fonctionnaires dont dispose l’administration, il soit plus simple d’établir des schémas bien déterminés pour les œuvres d’art. Après quoi les artistes n’ont plus qu’à donner ‘‘purement et simplement’’ à leurs idées (ou à celle de l’administration ?) la forme prescrite pour que tout soit ‘‘en ordre’’. Mais réclamer à grands cris du vivant revient alors à réclamer à grands cris du vivant pour en remplir des cercueils. L’art a son ordre à lui. Les Arts et la révolution – 1948-1956, Ecrits sur la littérature et l’art 3, Bertolt Brecht.

L’art ne saurait faire passer dans des œuvres les conceptions artistiques des bureaux. Il n’y a que les bottes qu’on puisse faire sur mesure. Les Arts et la révolution – 1948-1956, Ecrits sur la littérature et l’art 3, Bertolt Brecht.

Le parti marxisme-léninisme n’a pas à organiser la production des poèmes comme on organise un élevage de volailles ; sinon les poèmes se ressembleront justement comme un œuf ressemble à un autre œuf. Les Arts et la révolution – 1948-1956, Ecrits sur la littérature et l’art 3, Bertolt Brecht.

Les historiens de l’art sont des gens qui, à l’écart de toute politique, habitent des musées où l’on expose, outre des tableaux, des pierres taillées et du bric-à-brac vermoulu. A ces gens vraiment tout à fait inoffensifs, il arrive la chose suivante : soudain une vente d’objets d’art inoffensive et très réussie apparaît comme une provocation, et on met le doigt sur l’opposition criante entre le fait qu’on n’a pas d’argent pour acheter du lait aux enfants qui ont faim et le fait qu’on trouve des sommes énormes pour acheter quelques mètres de toile peinte. Etonnés, les historiens de l’art s’empressent d’affirmer que ce n’est pas parce qu’ils approuvent le prix démesuré des tableaux qu’ils approuvent l’état des choses qui empêche les enfants affamés d’avoir du lait. Ils croyaient simplement que les deux choses n’avaient pas de rapport. S’il paraît regrettable à d’autres que le nombre des enfants privés de lait ne cesse de croître, il leur paraît, disent-ils, regrettable que le nombre des gens achetant des œuvres d’art ne cesse de décroître. Selon eux, il ne serait pas dans l’ordre des choses que les formes, comme les firmes, dussent appartenir désormais à un petit nombre de personnes. C’est leur opinion, et elle leur permet de se croire parfaitement révolutionnaire. Mais on doit leur dire qu’ils continuent à faire fausse route – même si cette fausse route est pavée de pierres précieuses et joliment sculptées. Car il y a, en réalité, un rapport profond et détestable entre peintures et sculptures, et la situation dans laquelle des enfants affamés n’ont pas de lait. Le même esprit qui a créé ces œuvres d’art a créé aussi cette situation. On ne devrait pas voir dans l’art ‘‘l’expression de grandes personnalités uniques considérées comme des phénomènes exceptionnels’’. Mais alors, il faut être logique. S’il est vrai que des personnalités exceptionnelles dictent leurs prix au monde entier – des prix si élevés qu’il n’est plus question de nourrir ce grand nombre d’enfants tout à fait insignifiants…, tant que de telles personnalités hors pair tenteront de faire du monde une expression d’elles-mêmes, une œuvre qui soit la leur, créée selon leur bon plaisir, eh bien, il y aura des enfants qui auront faim. [Sur la nécessité de l’art à notre époque], [Sur l’art ancien et l’art nouveau – 1920-1933], Ecrits sur la littérature et l’art 1, Bertolt Brecht.

Pour l’art, être impartial signifie, tout simplement, qu’on appartient au parti dominant. Petit organon pour le théâtre – 1948, Bertolt Brecht.

Tous les arts contribuent au plus grand de tous : l’art de vivre. Petit organon pour le théâtre – 1948, Bertolt Brecht.

Le nihilisme esthétique mène un combat don-quichottesque contre le grand capital international. L’égoïsme s’oppose à l’égoïsme. En quoi cela nous concerne-t-il ? [Sur le cinéma – 1922-1933], Ecrits sur la littérature et l’art 1, Bertolt Brecht.

En littérature et au théâtre, c’est la critique (et les éditeurs des journaux illustrés) qui procure la gloire. Le rôle social de l’actuelle critique bourgeoise est celui d’une gazette des distractions et des plaisirs. Les théâtres vendent des distractions vespérales, et la critique y envoie le public. Dans cet usage, la critique ne représente d’ailleurs absolument pas le public, comme on pourrait le croire au premier abord : elle pêche du public pour les théâtres. Nous avons affaire ici à une importante et complexe structure économique, et c’est à l’intérieur de cette structure économique qu’est produite la gloire. [Sur la critique – 1924-1931], Ecrits sur la littérature et l’art 1, Bertolt Brecht.

L’erreur qui consiste à croire que la critique appartient au groupe des acheteurs est favorisée aussi par l’attitude culinaire de cette critique. Précisément, le style de cette critique lui a été assigné par sa tâche principale, qui est d’aspirer le public dans l’appareil de distraction et de culture du théâtre. La meilleure façon de définir ce style est de le nommer culinaire. Notre critique adopte de la façon la plus résolue le point de vue du consommateur, ce qui ne veut pas dire, toutefois, qu’elle apprécie et consomme le théâtre dans l’intérêt du public… [Sur la critique culinaire], [Sur la critique – 1924-1931], Ecrits sur la littérature et l’art 1, Bertolt Brecht.

La plupart de nos écrivains sont victimes d’une erreur très confortable quant à leur position face à la société (qu’ils considèrent comme un tout) : ils se jugent indépendants ; et s’il y a dépendance, c’est tout au plus, selon eux, celle du meneur par rapport aux menés ; au pire, ils croient être ‘‘l’expression’’ de la société (indivisible)’’. Ils se considèrent comme l’avant-garde, comme des maîtres (du moins intellectuels), ils croient en leur influence et surtout en la possibilité de se procurer des informations. Tout cela vient de ce qu’ils ne savent pas ce qu’est leur fonction de travailleurs intellectuels dénués de moyens de production. (Parce qu’ils n’en ont pas besoin en apparence, ils pensent que tout se passe comme s’ils n’en étaient pas dénués.) Ils oublient que parmi leurs moyens de production, il y a, non seulement les machines à imprimer et à faire du papier, la presse, le théâtre, les sociétés littéraires, etc., qui exigent simplement des matières premières et tout autant de travail intellectuel, mais aussi une certaine culture, certaines informations, un certain nombre d’opinion, etc. La critique dialectique peut rectifier cette erreur très rapidement et très radicalement en posant la question suivante, qui révèle aussitôt des structures : à qui cela sert-il ?, ainsi qu’en opérant quelques autres constatations scientifiques ; et si cela ne lui permet pas de changer la réalité, cela lui permet au moins de la montrer et d’empêcher que l’activité lucrative de ces gens ne garde l’apparence d’une activité profitable à l’intérêt général. [Sur la critique – 1924-1931], Ecrits sur la littérature et l’art 1, Bertolt Brecht.

Tous ceux qui ont des relations professionnelles ou commerciales avec le cinéma ne doivent pas perdre de vue qu’ils s’adressent à une industrie, à des gens qui misent leur argent sur une carte et doivent ensuite avoir du succès dans plusieurs milliers de salles, sous peine de perdre tout simplement leur argent. [Sur le cinéma – 1922-1933], Ecrits sur la littérature et l’art 1, Bertolt Brecht.

Ce ne sont pas des visions du monde qui s’opposent ici, mais simplement des intérêts. [Sur le cinéma – 1922-1933], Ecrits sur la littérature et l’art 1, Bertolt Brecht.

Nous avons une littérature inconséquente, qui non seulement s’efforce d’être dépourvue elle-même de toute conséquence, mais se donne en outre toutes les peines du monde pour neutraliser ses lecteurs en présentant tout, choses et situations, sans en montrer les conséquences. Nous avons des institutions d’enseignement inconséquentes qui s’efforcent anxieusement de donner une formation sans aucune conséquence et qui n’est la conséquence de rien. Toutes nos institutions se sont donné pour tâche principale de maintenir cette absence de conséquences, et cela conformément à un concept de culture selon lequel la culture, dont l’évolution est terminée, n’a pas besoin d’un effort créateur continu. Notre objet ici n’est pas de savoir dans l’intérêt de qui ces institutions doivent demeurer sans conséquences, mais dès lors qu’on voit une invention technique [la radio, la télévision] aussi naturellement appropriée à des fonctions sociales d’importance décisive utilisée avec un souci aussi angoissé de la maintenir ‘‘sans conséquence’’ en la cantonnant dans les conversations les plus innocentes, on se pose irrésistiblement la question : est-il donc absolument impossible d’opposer aux puissances de l’élimination l’organisation des éliminés ? La moindre petite percée sur ce front aurait nécessairement un succès naturel et immédiat, de loin supérieur à celui de toutes les émissions de caractère culinaire. [Théorie de la radio – 1927-1932], Ecrits sur la littérature et l’art 1, Bertolt Brecht.

L’art de bonne qualité développe le sens artistique, l’art de mauvaise qualité ne laisse pas celui-ci intact : il le dégrade. Sur le métier de comédien [1935 (environ) – 1941], Ecrits sur le théâtre 1, Bertolt Brecht.

Le mauvais goût du public est plus profondément enraciné dans la réalité que le bon goût des intellectuels. Ce ne sont pas de meilleurs films qui pourront changer ce ‘‘goût du public’’ qu’ont les spectateurs, mais seulement un changement de leurs conditions de vie. [Sur le cinéma – 1922-1933], Ecrits sur la littérature et l’art 1, Bertolt Brecht.

Je bataille avec les moyens de la poésie. Extraits des carnets [1920-1926], Ecrits sur le théâtre 1, Bertolt Brecht.

L’art, ce n’est pas assembler des mots qui sonnent bien. Art et politique – 1933-1938, Ecrits sur la littérature et l’art 2, Bertolt Brecht.

Comment avoir, nous écrivains, une écriture qui tue ? [La bête intellectuelle est dangereuse – 1933-1938], Art et politique, Ecrits sur la littérature et l’art 2, Bertolt Brecht.

Combats en écrivant. Gratte le fard ! Sur le réalisme – 1937-1941, Ecrits sur la littérature et l’art 2, Bertolt Brecht.

Il y a beaucoup à apprendre chez Balzac, à condition qu’on ait déjà beaucoup appris. Sur le réalisme – 1937-1941, Ecrits sur la littérature et l’art 2, Bertolt Brecht.

C’est cette opposition aiguë entre le travail et le loisir propre au mode de production qui sépare toutes les activités intellectuelles en activités qui servent au travail et d’autres qui servent aux loisirs. Les distractions ne doivent rien contenir de ce que contient le travail. Les distractions, dans l’intérêt de la production, sont vouées à la non-production. " [Sur le cinéma – 1922-1933], Ecrits sur la littérature et l’art 1, Bertolt Brecht.

D’ordinaire, l’art dramatique n’est pas enseigné dans les livres, et pas davantage l’art du spectateur, dont on ignore d’ailleurs même qu’il est un art. Evoque-t-on ce dernier, on s’attire la réponse : ‘‘Faut-il que vos comédiens soient mauvais pour que chez vous on tienne pour un art d’être ému par eux !’’ On pense que plus l’art dramatique est grand, moins on a besoin de l’art du spectateur. Et s’il est déjà invraisemblable que l’on puisse apprendre dans un livre comment émouvoir les hommes, y apprendre comment être ému paraît encore bien plus impossible. Sur le métier de comédien [1935 (environ) – 1941], Ecrits sur le théâtre 1, Bertolt Brecht.

L’art doit produire la chose en soi, qui est incompréhensible. Mais l’art ne doit présenter les choses ni comme évidentes (trouvant un écho dans nos sentiments), ni comme incompréhensibles, mais comme compréhensibles, bien que non encore comprises. [Sur l’art ancien et l’art nouveau – 1920-1933], Ecrits sur la littérature et l’art 1, Bertolt Brecht.

L’esthétique régnante exige de l’œuvre d’art, en exigeant d’elle un effet immédiat, également un effet qui jette un pont sur toutes les différences, sociales ou autres, entre les individus. Un tel effet qui jette un pont sur les antagonismes est également obtenu aujourd’hui encore par des drames de l’art dramatique aristotélicien. Prend naissance dans la salle, sur la base de la ‘‘condition humaine’’ commune à tous les auditeurs, pour la durée de la jouissance esthétique, une collectivité. L’art dramatique non aristotélicien n’est pas intéressé à la constitution de cette collectivité. Il divise son public. Remarques sur des pièces et des représentations [1918-1956], Ecrits sur le théâtre 2, Bertolt Brecht

Selon une opinion très ancienne et très enracinée, une œuvre d’art doit avoir pour l’essentiel le même effet sur tous, indépendamment de l’âge, de la condition sociale, du degré d’instruction. L’art, dit-on, s’adresse à l’homme, et un homme est un homme, qu’il soit jeune ou vieux, travailleur manuel ou intellectuel, cultivé ou inculte. D’où il résulte que tous les hommes peuvent comprendre et goûter une œuvre d’art, parce que tous les hommes ont part aux choses de l’art. Il découle fréquemment de cette opinion une aversion prononcée contre tout ce qui est commentaire de l’œuvre d’art ; on s’élève contre tout art qui a besoin de toutes sortes d’explications, qui serait incapable d’agir ‘‘par lui-même’’. Quoi, dit-on, il faudrait, pour que l’effet de l’art se fasse sentir sur nous, que les savants aient d’abord fait des conférences là-dessus ? Il faudrait, pour être ému par le Moïse de Michel-Ange, se le faire expliquer par un professeur ? Ce disant, on sait pourtant très bien qu’il y a des gens qui vont plus loin dans l’art, qui en tirent davantage de jouissance que d’autres. C’est le trop fameux ‘‘petit cercle de connaisseurs’’. Il ne manque pas d’artistes, et non des pires, qui sont résolus à ne travailler à aucun prix pour ce petit cercle d’ ‘‘initiés’’ : ils veulent faire de l’art pour tous. Ça fait démocratique mais, selon moi, ça ne l’est pas tellement. Ce qui est démocratique, c’est d’arriver à faire du ‘‘petit cercle des connaisseurs’’ un grand cercle des connaisseurs. Car l’art demande des connaissances. L’observation de l’art ne peut donc donner un plaisir véritable que s’il existe un art de l’observation. Autant il est juste de dire qu’en tout homme il y a un artiste en puissance, autant il est certain que cette disposition peut aussi bien se développer que s’atrophier. L’art suppose un savoir-faire, qui est un savoir-travailler. Quiconque admire une œuvre d’art admire un travail, un travail habile et réussi. Il est donc indispensable de savoir quelque chose de ce travail, si l’on veut l’admirer et jouir de son produit, qui est l’œuvre d’art. Si l’on veut arriver à la jouissance artistique, il ne suffit jamais de vouloir simplement consommer confortablement et à peu de frais le résultat d’une production artistique ; il est nécessaire de prendre sa part de la production elle-même, d’être soi-même à un certain degré productif, de consentir une certaine dépense d’imagination, d’associer son expérience propre à celle de l’artiste, ou de la lui opposer, etc. D’où la nécessité de revivre pour soi les peines de l’artiste, en réduction, mais à fond. Il est instructif – et plaisant – de voir au moins fixées dans l’image les diverses phases qu’a traversées une œuvre d’art, travail de mains habiles et pénétrées d’esprit, et de pouvoir soupçonner quelque chose des peines et des triomphes qu’a connus le sculpteur dans son travail. Il y a tout d’abord les formes de départ, grossières, un peu sauvages, extraites avec audaces ; c’est l’exagération, l’héroïsation, si l’on veut ; la caricature. C’est encore un peu bestial, informe, brutal. Puis viennent les expressions plus précises, plus fines. Un détail, mettons le front, commence à devenir dominant. Ensuite vienne les corrections. L’artiste fait des découvertes, bute sur des obstacles, perd de vue l’ensemble, en formule une nouvelle. En regardant l’artiste, on commence à connaître sa faculté d’observation. On pressent qu’on pourra apprendre quelque chose de sa capacité d’observer. Il vous apprend l’art d’observer les choses. [Observation de l’art et art de l’observation – 1935-1939], Considérations sur les arts plastiques, Ecrits sur la littérature et l’art 2, Bertolt Brecht.

Une opinion très répandue veut qu’il y ait une énorme différence entre le fait d’apprendre et le fait de s’amuser. Il se peut que l’étude soit utile, mais seul l’amusement est agréable. Il nous faut donc défendre le théâtre épique contre la suspicion où il est tenu de ne pouvoir être qu’une chose extrêmement désagréable, morne et même épuisante. Apprendre, comme on nous a fait apprendre à l’école ou lors de notre formation professionnelle, etc., est indéniablement une chose pénible. Et pourtant, on peut étudier avec plaisir, il existe une étude gaie et combative. Sur une dramaturgie non aristotélicienne [1933-1941], Ecrits sur le théâtre 1, Bertolt Brecht.

Qui enseigne doit enseigner l’étude. Nouvelle technique d’art dramatique 2 [1949-1955], Ecrits sur le théâtre 2, Bertolt Brecht.

Beaucoup de gens, et dans le nombre des ‘‘progressistes’’, réclament ce camouflage de l’enseignement, entendent être instruits d’une manière intrigante, souterrainement raffinée, détestent le doigt levé qui montre et entendent avoir connaissance des choses à mots couverts. L’une des principales objections de la critique bourgeoise contre l’art dramatique non aristotélicien s’appuie sur cette séparation des concepts de ‘‘récréatif’’ et d’ ‘‘instructif’’. Réfléchir sur cette séparation n’est pas sans attrait. Il peut être surprenant que soit projeté ici, purement et simplement, un rabaissement de l’étude, étant donné qu’on ne la présente pas comme jouissance. En réalité, c’est bien entendu la jouissance qui est rabaissée, étant donné qu’on la vide si soigneusement de toute valeur didactique. Mais il n’est pas que de regarder autour de soi quelle fonction a l’étude dans l’ordre social bourgeois. Elle fonctionne en tant qu’achat de connaissances matériellement exploitables. Cet achat doit avoir lieu avant que l’individu n’entre dans le procès de production. Sa sphère est donc l’immaturité. Admettre que j’ignore encore quelque chose de ce qui fait partie de ma spécialité, donc me laisser surprendre en train d’apprendre, revient à avouer que je ne suis pas concurrentiel et ne peux prétendre à aucun crédit. Le souvenir des supplices effroyables aux prix desquels la jeunesse reçoit enfourné son ‘‘savoir’’ retient celui qui est venu au théâtre pour son ‘‘divertissement’’ de se laisser traiter à nouveau comme quelqu’un ‘‘qui est assis sur les bancs de l’école’’. L’attitude de celui qui apprend est diffamée. Remarques sur des pièces et des représentations [1918-1956], Ecrits sur le théâtre 2, Bertolt Brecht.

Est vieux celui qui éprouve le plaisir et le sérieux comme deux termes contradictoires. Sur le déclin du vieux théâtre [1924-1928], Ecrits sur le théâtre 1, Bertolt Brecht.

L’art doit s’efforcer d’atteindre une large intelligibilité. Mais c’est la société qui doit, par une éducation générale, favoriser l’intelligence de l’art. Les besoins de la population doivent être satisfaits. Mais en luttant contre le besoin de kitsch. Les Arts et la révolution – 1948-1956, Ecrits sur la littérature et l’art 3, Bertolt Brecht.

Ce que peuvent faire aujourd’hui les meilleurs de nos directeurs de théâtre s’est de s’efforcer sans relâche de faire des exceptions, autrement dit de permettre à titre exceptionnel que le théâtre soit le siège d’une activité intellectuelle. La marche vers le théâtre contemporain [1927-1931], Ecrits sur le théâtre 1, Bertolt Brecht.

Nous voulons avant tout qu’au théâtre on pense. La dialectique au théâtre [1951-1956], Ecrits sur le théâtre 2, Bertolt Brecht.

Il faut transformer intégralement le théâtre, donc pas seulement le texte, ou le comédien, ou même l’ensemble du spectacle scénique. Il faut y inclure aussi le spectateur, dont l’attitude doit être modifiée. A ce changement d’attitude du spectateur correspond la manière dont les attitudes humaines sont représentées sur la scène, c’est-à-dire le fait que la mimique sert désormais à montrer les rapports existant entre les hommes. L’individu perd son rôle d’épicentre : à lui seul il ne fait surgir aucun rapport. On voit apparaître des groupes au sein desquels ou face auxquels il adopte des attitudes précises que les spectateurs, à savoir les spectateurs en tant que masse, étudient. Car c’est aussi en tant que spectateur que l’individu perd son rôle d’épicentre et disparaît ; il n’est plus une personne privée qui ‘‘assiste’’ à un spectacle organisé par des gens de théâtre, goûtant un travail qu’il se fait présenter : il n’est plus seulement un consommateur, il doit aussi produire. Sans participation active de sa part, la représentation est incomplète (et si elle était complète, elle serait aujourd’hui imparfaite). Inclus dans l’événement théâtral, le spectateur est ‘‘théâtralisé’’. Il se passe donc moins de choses ‘‘en lui’’ et davantage ‘‘avec lui’’. Simple entreprise commerciale qui tire ses profits de la vente d’un divertissement vespéral, le théâtre contemporain s’est borné à former un collectif d’acheteurs et à fournir par conséquent un travail purement quantitatif. On a maintenant la possibilité d’exiger que les spectateurs soient ‘‘littérarisés’’, c’est-à-dire reçoivent une formation et une information spécialement faites pour leur permettre de ‘‘fréquenter’’ les théâtres ! Parce qu’il a versé son obole, le premier venu ne saurait prétendre ‘‘comprendre’’ alors qu’il ‘‘consomme’’. Il ne s’agit pas d’une marchandise qui serait immédiatement accessible à n’importe qui sur la base d’une certaine sensibilité. La marche vers le théâtre contemporain [1927-1931], Ecrits sur le théâtre 1, Bertolt Brecht.

Ce n’est pas assez exiger lorsqu’on exige du théâtre seulement des connaissances, des reproductions instructives de la réalité. Il faut que notre théâtre suscite la joie de connaître, organise le plaisir de transformer la réalité. Il faut que nos spectateurs non seulement entendent comment on libère Prométhée enchaîné, mais aussi s’exercent à la joie de le libérer. Il faut que soient enseignés par notre théâtre tous les plaisirs et les joies des découvreurs et des inventeurs, les sentiments de triomphe des libérateurs. Notes sur Katzgraben [1953], Ecrits sur le théâtre 2, Bertolt Brecht.

Les idées sur l’art de Bertolt Brecht, tirées de ses œuvres complètes, notamment :
Ecrits sur la littérature et l’art (1, 2 et 3)
Ecrits sur le théâtre (1 et 2) ; Petit organon pour le théâtre
Textes établis par Jean-Michel Potiron, le 21 février 2008.

Vanessa BEECROFT