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Les idées sur l’Art de Victor Hugo

Il y a des génies en effet.

Il y a des hommes océans en effet.

Ces ondes, ce flux et ce reflux, ce va-et-vient terrible, ce bruit de tous les souffles, ces noirceurs, et ces transparences, ces végétations propres au gouffre, cette démagogie des nuées en plein ouragan, ces aigles dans l’écume, ces merveilleux levers d’astres dans on ne sait quel mystérieux tumulte par des millions de cimes lumineuses, têtes confuses de l’innombrable, ces grandes foudres errantes qui semblent guetter, ces sanglots énormes, ces monstres entrevus, ces nuits de ténèbres coupées de rugissements, ces furies, ces frénésies, ces tourmentes, ces roches, ces naufrages, ces flottes qui se heurtent, ces tonnerres humains mêlés aux tonnerres divins, ce sang dans l’abîme ; puis ces grâces, ces douceurs, ces fêtes, ces gaies voiles blanches, ces bateaux de pêche, ces chants dans le fracas, ces ports splendides, ces fumées de la terre, ces villes à l’horizon, ce bleu profond de l’eau et du ciel, cette âcreté utile, cette amertume qui fait l’assainissement de l’univers, cet âpre sel sans lequel tout pourrirait ; ces colères et ces apaisements, ce Tout dans Un, cet inattendu dans l’immuable, ce vaste prodige de la monotonie inépuisablement variée, ce niveau après ce bouleversement, ces enfers et ces paradis de l’immensité éternellement émue, cet insondable, tout cela peut être dans un esprit, et alors cet esprit s’appelle génie et vous avez Eschyle, vous avez Isaïe, vous avez Juvénal, vous avez Dante, vous avez Michel-Ange, vous avez Shakespeare, et c’est la même chose de regarder ces âmes ou de regarder l’océan.

Il n’y a pas d’inégalité entre les artistes suprêmes.

L’art suprême est la région des Egaux. Le chef-d’œuvre est adéquat au chef-d’œuvre. Comme l’eau qui chauffée à cent degrés, n’est plus capable d’augmentation calorique et ne peut s’élever plus haut, la pensée humaine atteint dans certains hommes sa complète intensité. Eschyle, Job, Phidias, Isaïe, Saint-Paul, Juvénal, Dante, Michel-Ange, Rabelais, Cervantès, Shakespeare, quelques autres encore, marquent les cent degrés du génie.

L’esprit humain a une cime.

Cette cime est l’idéal. Dans chaque siècle, trois ou quatre génies entreprennent cette ascension. D’en bas, on les suit des yeux. Ces hommes gravissent la montagne, entrent dans la nuée, disparaissent, reparaissent. On les épie, on les observe. Ils côtoient les précipices ; un faux pas ne déplairait pas à certains spectateurs. Les aventuriers poursuivent leur chemin. Les voilà haut, les voilà loin, ce ne sont plus que des points noirs. Comme ils sont petits ! dit la foule. Ce sont des géants. Ils vont. La route est âpre. L’escarpement se défend. A chaque pas un mur, à chaque pas un piège. A mesure qu’on s’élève le froid augmente. Il faut se faire son escalier, couper la glace et marcher dessus, se tailler des degrés dans la haine. Toutes les tempêtes font rage. Cependant, ces insensés cheminent. L’air n’est plus respirable. Le gouffre se multiplie autour d’eux. Quelques-uns tombent. C’est bien fait. D’autres s’arrêtent et redescendent. Il y a de sombres lassitudes. Les intrépides continuent ; les prédestinés persistent. La pente redoutable croule sous eux et tâche de les entraîner ; la gloire est traître. Ils sont regardés par les aigles, ils sont tâtés par les éclairs ; l’ouragan est furieux. N’importe, ils s’obstinent. Ils montent. Celui qui arrive au sommet est ton égal, Homère.

Choisir entre ces hommes, impossible. Nul moyen de faire pencher la balance entre eux. Lequel est le plus grand ? Tous.

Le répertoire des poètes.

L’un, Homère, est l’énorme poète-enfant. /…/ Le monde naît, Homère chante. /…/ L’autre, Job, commence le drame. /…/ L’autre, Eschyle, illuminé par la divination inconsciente du génie, sans se douter qu’il a derrière lui, dans l’orient la résignation de Job, la complète à son insu par la révolte de Prométhée ; de sorte que la leçon sera entière, et que le genre humain, à qui Job n’enseignait que le devoir, sentira dans Prométhée poindre le droit. /…/ L’autre, Isaïe, semble au-dessus de l’humanité, un grondement de foudre continu. Il est le grand reproche. Il éclaire ! Il crie : silence ! Ce qu’il reproche à son temps, l’idolâtrie, l’orgie, la guerre, la prostitution, l’ignorance, dure encore. /…/ L’autre, Ezéchiel, est le devin fauve. Génie de caverne, il fait au monde une annonce. Laquelle ? Le progrès. Isaïe démolit ? Ezéchiel reconstruira ! /…/ L’autre, Lucrèce, c’est une grande chose obscure. /…/ L’autre, Juvénal, a tout ce qui manque à Lucrèce, la passion, l’émotion, la fièvre, la flamme tragique, l’emportement vers l’honnêteté, le rire vengeur, la personnalité, l’humanité. L’invective de Juvénal flamboie depuis deux mille ans ! /…/ L’autre, Tacite, c’est l’historien. A côté du poète condamnant, se dresse l’historien punissant. Juvénal, tout-puissant poète, se disperse, s’éparpille, s’étale, tombe et rebondit, frappe à droite, à gauche, cent coups à la fois, sur les lois, sur les mœurs, sur les mauvais magistrats, sur les méchants vers, sur les libertins et les oisifs, sur César, sur le peuple, partout ; il est prodigue comme la grêle ; il est épars comme le fouet. Tacite a la concision du fer rouge. /…/ L’autre, Dante, a construit dans son esprit l’abîme. Cela descend, puis cela monte, architecture inouïe. En travers de l’entrée est étendu le cadavre de l’espérance. Tout ce que l’on aperçoit au-delà est nuit. Juvénal fustige avec des lanières, Dante fouette avec des flammes ; Juvénal condamne, Dante damne. Malheur à celui des vivants sur lequel ce passant fixe l’inexplicable lueur de ses yeux. /…/ L’autre, Rabelais, c’est la Gaule. Rabelais a fait cette trouvaille, le ventre. Le serpent est dans l’homme, c’est l’intestin. La poitrine où est le cœur a pour cap la tête ; lui, il a le phallus. Le ventre étant le centre de la matière est notre satisfaction et notre danger ; il contient l’appétit, la satiété et la pourriture. Rabelais intronise une dynastie de ventres, Grandgousier, Pantagruel, Gargantua. Rabelais est l’Eschyle de la mangeaille. Il y a du gouffre dans le goinfre. /…/ L’autre, Cervantès, est, lui aussi, une forme de moquerie épique. Dans Cervantès, un nouveau venu, entrevu chez Rabelais, fait décidément son entrée : c’est le bon sens. On l’a aperçu dans Panurge, on le voit en plein dans Sancho Pança. /…/ L’autre, Shakespeare, qu’est-ce ? On pourrait presque répondre, c’est la terre. Lucrèce, c’est l’être ; Shakespeare, c’est l’existence. Lucrèce est, Shakespeare vit.

On réprouve le poète par où il est bon.

L’ex-" bon goût ", cet autre droit divin qui a si longtemps pesé sur l’art et qui était parvenu à supprimer le beau au profit du joli, l’ancienne critique, pas tout à fait morte, comme l’ancienne monarchie, constatent, à leur point de vue, chez les souverains génies, que nous avons dénombrés plus haut, le même défaut, l’exagération. Ces génies sont outrés. Ceci tient à la quantité d’infini qu’ils ont en eux. En effet, ils ne sont pas circonscrits. Ils contiennent de l’ignoré. Tous les reproches qu’on leur adresse pourraient être faits à des sphinx. On reproche à Homère les carnages dont il remplit son antre, l’Iliade ; à Eschyle, la monstruosité ; à Job, à Isaïe ; à Ezéchiel, à saint Paul, les doubles sens ; à Rabelais, la nudité obscène et l’ambiguïté venimeuse ; à Cervantès, le rire perfide ; à Shakespeare, la subtilité ; à Lucrèce, à Juvénal, à Tacite, l’obscurité ; à Pathmos et à Dante, les ténèbres. Aucun de ces reproches ne peut être fait à d’autres esprits très grands, moins grands. Ils n’ont ni exagération, ni ténèbres, ni obscurité, ni monstruosité. Que leur manque-t-il donc ? Cela. Cela, c’est l’inconnu. Cela, c’est l’infini. Si Corneille avait " cela ", il serait l’égal d’Eschyle. Si Milton avait " cela ", il serait l’égal d’Homère. Si Molière avait " cela ", il serait l’égal de Shakespeare. Avoir, par obéissance aux règles, tronqué et raccourci la vieille tragédie native, c’est là le malheur de Corneille. Avoir, par tristesse puritaine, exclu de son œuvre la vaste nature, c’est là le malheur de Milton. Avoir, par crainte des prêtres, écrit trop peu de scènes comme le pauvre de Dom Juan, c’est la lacune de Molière. Ne pas donner prise est une perfection négative. Il est beau d’être attaquable. Creusez en effet le sens de ces mots posés comme des masques sur les mystérieuses qualités des génies. Sous obscurité, subtilité et ténèbres, vous trouverez profondeur ; sous exagération, imagination ; sous monstruosité, grandeur.

Eloge de la lecture.

Force gens, de nos jours, volontiers agents de change et souvent notaires, disent et répètent : la poésie s’en va. C’est à peu près comme si l’on disait : il n’y a plus de roses, le printemps a rendu l’âme, le soleil a perdu l’habitude de se lever… S’il était permis de mêler le contingent à l’éternel, ce serait plutôt le contraire qui serait vrai. Jamais les facultés de l’âme humaine, fouillée et enrichie par le creusement des révolutions, n’ont été plus profondes et plus hautes. Et attendez un peu de temps, laissez se réaliser cette imminence du salut social, l’enseignement gratuit et obligatoire, et représentez-vous l’incalculable somme de développement intellectuel que contient ce seul mot : tout le monde sait lire ? La multiplication des lecteurs, c’est la multiplication des pains. Le jour où le Christ a créé ce symbole, il a entrevu l’imprimerie. Voici un livre. J’en nourrirai cinq mille âmes, cent mille âmes, un million d’âmes, toute l’humanité. Dans Christ faisant éclore les pains, il y a Gutenberg faisant éclore les livres. Un semeur annonce l’autre. Qu’est-ce que le genre humain depuis l’origine des siècles ? C’est un liseur. Il a longtemps épelé, il épelle encore : bientôt il lira. L’univers sans le livre, c’est la science qui s’ébauche ; l’univers avec le livre, c’est l’idéal qui apparaît. L’idéal appliqué aux faits réels, c’est la civilisation. Or beaucoup d’écrivants, peu de lisants, tel était le monde jusqu’à ce jour. Ceci va changer. L’enseignement obligatoire, c’est pour la lumière une recrue d’âmes. Désormais tous les progrès se feront dans l’humanité par le grossissement de la région lettrée. Le diamètre du bien correspond toujours à l’ouverture des intelligences. Tant vaut le cerveau, tant vaut le cœur. Le livre est l’outil de cette transformation. Une alimentation de lumière, voilà ce qu’il faut à l’humanité. La lecture, c’est la nourriture. De là l’importance de l’école, partout adéquate à la civilisation. Le genre humain va enfin ouvrir le livre tout grand. L’immense bible humaine, composée de tous les prophètes, de tous les poètes, de tous les philosophes, va resplendir et flamboyer sous le foyer de cette énorme lentille lumineuse, l’enseignement obligatoire. L’humanité lisant, c’est l’humanité sachant. Quelle niaiserie donc que celle-ci : la poésie s’en va ! On pourrait crier, elle arrive ! Le règne du livre commence. L’école est sa pourvoyeuse. Qui oserait nier ceci ? Le cercle des lecteurs s’élargissant, le cercle des livres lus s’accroîtra. Or, le besoin de lire étant une traînée de poudre, une fois allumé, il ne s’arrêtera plus, et, ceci combiné avec la simplification du travail matériel et l’augmentation du loisir de l’homme, le corps moins fatigué laissant l’intelligence plus libre, de vastes appétits de pensée s’éveilleront dans tous les cerveaux ; l’insatiable soif de connaître et de méditer deviendra de plus en plus la préoccupation humaine ; les lieux bas seront désertés pour les lieux hauts, ascension naturelle de toute intelligence grandissante ; on quittera Flaubas et on lira l’Orestie ; là on goûtera au grand, et, une fois qu’on y aura goûté, on ne s’en rassasiera plus ; on dévorera le beau, parce que la délicatesse des esprits augmente en proportion de leur force ; et un jour viendra où, le plein de la civilisation se faisant, ces sommets presque déserts pendant des siècles, et hantés seulement par l’élite, Lucrèce, Dante, Shakespeare, seront couverts d’âmes venant chercher leur nourriture sur les cimes.

La mystérieuse production des génies.

La production des âmes, c’est le secret de l’abîme. L’inné, quelle ombre ! Qu’est-ce que cette condensation d’inconnu qui se fait dans les ténèbres, et d’où jaillit brusquement cette lumière, (un génie) ? Quelle est la règle de ces avènements-là ? L’homme plus qu’homme, d’où vient-il ? La suprême intelligence, qui est ici-bas le grand homme, quelle est la force qui l’évoque, l’incorpore et la réduit à la condition humaine ? Quelle est la part de la chair et du sang dans ce prodige ? Pourquoi certaines étincelles terrestres vont-elles chercher certaines molécules célestes ? Où plongent ces étincelles, où vont-elles ? Comment s’y prennent-elles ? Quel est ce don de l’homme de mettre le feu à l’inconnu ? Cette mine, l’infini, cette extraction, un génie, quoi de plus formidable ! D’où cela sort-il ? Comment cela se peut-il ? Pourquoi, à un moment donné, celui-ci et non celui-là ? O forgeron du gouffre, où es-tu ? Les qualités les plus diverses, les plus complexes, les plus opposées en apparence, entrent dans la composition des âmes. Les contraires ne s’excluent pas ; loin de là, ils se complètent. Tel prophète contient un scoliaste ; tel mage est un philologue. Nulle loi saisissable dans cette obscurité. Nul système possible. Les adhérences et les cohésions croisent pêle-mêle leurs courants. A chaque instant des énigmes. Qui regarde trop longtemps dans cette horreur sacrée sent l’immensité lui monter à la tête ! Qu’est-ce que la sonde vous rapporte, jetée dans ce mystère ? Que voyez-vous ? Les conjectures tremblent, les doctrines frissonnent, les hypothèses flottent. Tout homme a en lui son Pathmos. Il est libre d’aller ou de ne point aller sur cet effrayant promontoire de la pensée d’où l’on aperçoit les ténèbres. S’il n’y va point, il reste dans la vie ordinaire, dans la vertu ordinaire, dans la foi ordinaire ou dans le doute ordinaire ; et c’est bien. Pour le repos intérieur, c’est évidemment le mieux. S’il va sur cette cime, il est pris. Les profondes vagues du prodige lui ont apparu. Nul ne voit impunément cet océan-là. Désormais, il sera le penseur dilaté, agrandi, mais flottant ; c’est-à-dire le songeur. Il touchera par un point au poète, et par l’autre au prophète. L’illimité entre dans sa vie, dans sa conscience, dans sa vertu, dans sa philosophie. Qui a bu boira, qui a songé songera. Il s’obstine à cet abîme attirant, à ce sondage de l’inexploré, à ce désintéressement de la terre et de la vie, à cette entrée dans le défendu, à cet effort pour tâter l’impalpable, à ce regard sur l’invisible, il y vient, il y retourne, il s’y accoude, il s’y penche, il y fait un pas, puis deux, et c’est ainsi qu’on pénètre dans l’impénétrable, et c’est ainsi qu’on s’en va dans les élargissements sans bords de la méditation infinie.

Invitation à la sobriété.

" Il est réservé et discret. Vous êtes tranquille avec lui ; il n’abuse de rien. Il a, par-dessus tout, une qualité bien rare, il est sobre. " Qu’est ceci ? Une recommandation pour un domestique ? Non. C’est un éloge pour un écrivain. Une certaine école dite " sérieuse ", a arboré de nos jours ce programme de poésie : sobriété. Il semble que toute la question soit de préserver la littérature des indigestions. Autrefois on disait : fécondité et puissance ; aujourd’hui l’on dit : tisane. Vous voici dans le resplendissant jardin des muses où s’épanouissent en tumulte et en foule à toutes les branches ces divines éclosions de l’esprit, partout l’image idée, partout les fruits, les figures, les pommes d’or, les parfums, les couleurs, les rayons, les strophes, les merveilles, ne touchez à rien, soyez discret. C’est à ne rien cueillir là que se reconnaît le poète. Soyez de la société de la tempérance. Voulez-vous faire l’Iliade, mettez-vous à la diète !

Le lyrisme est capiteux, le beau grise, le grand porte à la tête, l’idéal donne des éblouissements, qui en sort ne sait plus ce qu’il fait ; quand vous avez marché sur les astres, vous êtes capables de refuser une sous-préfecture ; vous n’êtes plus dans votre bon sens, on vous offrirait une place au sénat que vous n’en voudriez pas, vous ne rendez plus à César ce qu’on doit à César, vous êtes à ce point d’égarement de ne pas même saluer le seigneur, consul et cheval. Voilà où vous en arrivez pour avoir bu dans ce mauvais lieu. Vous devenez fier, ambitieux, désintéressé. Sur ce, soyez sobre. Défense de hanter le cabaret du sublime. La liberté est un libertinage. Se borner est bien, se châtrer est mieux. Passer votre vie à vous retenir. Sobriété, décence, respect de l’autorité, toilette irréprochable. Pas de poésie que tirée à quatre épingles. Nous aimons mieux pas assez que trop. Point d’exagération. Désormais le rosier sera tenu de compter ses roses. La prairie sera invitée à moins de pâquerettes. Ordre au printemps de se modérer. Les nids tombent dans l’excès. Dites donc, bocages, pas tant de fauvettes, s’il vous plaît. La voie lactée voudra bien numéroter ses étoiles. Il y en a beaucoup… Un curieux genre pudibond tend à prévaloir ; nous rougissons de la façon grossière dont les grenadiers se font tuer ; la rhétorique a pour les héros des feuilles de vigne qu’on appelle périphrases ; il est convenu que le bivouac parle comme le couvent, les propos de corps de garde sont une calomnie ; un vétéran baisse les yeux au souvenir de Waterloo, on donne la croix d’honneur à ces yeux baissés ; de certains mots qui sont dans l’histoire n’ont pas droit à l’histoire… Le bon goût est une précaution prise par le bon ordre. Les écrivains sobres sont le pendant des électeurs sages. L’inspiration est suspecte de liberté ; la poésie est un peu extra-légale. Il y a donc un art officiel, fils de la critique officielle. Mais cela ne suffit pas. Le mal est profond. L’antique société catholique et l’antique littérature légitime sont menacées. Les ténèbres sont en péril. Guerre aux nouvelles générations ! Guerre à l’esprit nouveau ! On court sus à la démocratie ! Les cas de rage, c’est-à-dire les œuvres de génies, sont à craindre. On renouvelle les prescriptions hygiéniques. La voie publique est évidemment mal surveillée. Il paraît qu’il y a des poètes errants. Le préfet de police, négligent, laisse vaguer les esprits. A quoi pense l’autorité ? Prenons garde. Les intelligences peuvent être mordues. Il y a danger. Décidément, cela se confirme ; on croit avoir rencontré Shakespeare sans muselière !

Tous les Homères ont leur Zoïle.

" Ce courtisan grossier du profane vulgaire. "

Cet alexandrin est de La Harpe, qui le dirige sur Shakespeare. Ailleurs La Harpe dit : " Shakespeare sacrifie à la canaille. " Pour Saumaise, Eschyle n’est que farrago, Quintilien ne comprend rien à l’Orestie, Sophocle dédaignait doucement Eschyle. Quand il fait bien, il n’en sait rien, disait Sophocle. Racine rejetait tout, excepté deux ou trois scènes des Choéphores, amnistiées par une note en marge de son exemplaire d’Eschyle. Fontenelle dit dans ses Remarques : " On ne sait ce que c’est que le Prométhée d’Eschyle. Eschyle est une manière de fou. " Le dix-huitième siècle en masse raille Diderot admirant les Euménides. Tout le Dante est un salmigondis, dit Chaudon. Michel-Ange m’excède, dit Joseph de Maistre. Aucune des huit comédies de Cervantès n’est supportable, dit La Harpe. C’est dommage que Molière ne sache pas écrire, dit Fénelon. Molière est un infâme histrion, dit Bossuet. Corneille exagère, Shakespeare extravague, dit Voltaire. Que tout soit perpétuellement mis en question, que tout soit contesté, même l’incontestable, qu’importe. Tout peut s’écrire. Le papier est un grand patient. L’an passé, un recueil grave imprimait ceci : Homère est en train de passer de mode. [Et puis…] Phidias était entremetteur ; Socrate était apostat et voleur, décrocheur de manteau ; Spinoza était renégat et cherchait à capter les testaments ; Dante était concussionnaire ; d’Aubigné était un courtisan couchant dans la garde-robe du roi ; Diderot était un libertin ; Voltaire était avare ; Milton était vénal, etc., etc., etc., - Qui dit ces choses ? Qui raconte ces histoires ? Cette bonne personne, votre vieille complaisante, ô tyrans, votre vieille camarade, ô traîtres, votre vieille auxiliaire, ô dévots, votre vieille consolatrice, ô imbéciles ! La calomnie.

Il faut prendre les génies tels qu’ils sont, en bloc. Ils pêchent par où ils excellent.

Quoi donc ! Pas de critiques ? Non. Pas de Blâme ? Non. Vous expliquez tout ? Oui. Le génie est une entité comme la nature, et veut, comme elle, être accepté purement et simplement. Une montagne est à prendre ou à laisser. Il y a des gens qui font la critique de l’Himalaya caillou par caillou. L’Etna flamboie et bave, jette dehors sa lueur, sa colère, sa lave, sa cendre. Les critiques pèsent cette cendre pincée par pincée. Pendant ce temps-là le génie continue son irruption. Tout en lui a sa raison d’être. Il est parce qu’il est. Son ombre est l’envers de sa clarté. Sa fumée vient de sa flamme. Son précipice est la condition de sa hauteur. Nous prenons les choses comme elles sont, nous sommes de bonnes compositions avec ce qui est excellent, nous consentons aux chefs-d’œuvre, nous ne nous servons pas de celui-ci pour chercher noise à celui-là. Nous sommes bizarre à ce point que nous nous contentons que cela soit beau. Nous ne reprochons pas l’aiguillon à qui nous donne le miel. Nous renonçons à notre droit de critiquer les pieds du paon, le cri du cygne, le plumage du rossignol, la chenille du papillon, l’épine de la rose, l’odeur du lion, la peau de l’éléphant, le bavardage de la cascade, le pépin de l’orange, l’immobilité de la voie lactée, l’amertume de l’océan, les taches du soleil. Je conviens qu’il est doux à un homme de se sentir supérieur et de dire : Homère est puéril ; Dante est enfantin. C’est un joli sourire à avoir. Ecraser un peu ces pauvres génies, pourquoi pas ? Etre l’abbé Trublet et dire : Milton est un écolier, c’est agréable. Qu’il a de l’esprit celui qui trouve que Shakespeare n’a pas d’esprit ! Tous ces grands hommes sont pleins d’extravagance, de mauvais goût et d’enfantillage. Quel beau décret à rendre ! Ces façons-là chatouillent voluptueusement ceux qui les ont ; et, en effet, quand on dit : ce géant est petit, on peut se figurer qu’on est grand. Chacun a sa manière. Quant à moi, qui parle ici, j’admire tout, comme une brute. C’est pourquoi j’ai écrit ce livre. Admirer. Etre enthousiaste. Il m’a paru que dans notre siècle cet exemple de bêtiser était bon à donner. N’espérez donc aucune critique. J’admire Eschyle, j’admire Juvénal, j’admire Dante, en masse, en bloc, tout. Je ne chicane point ces grands bienfaiteurs-là. Ce que vous qualifiez défaut, je le qualifie accent. Je reçois et je remercie. Je n’hérite pas des merveilles de l’esprit humain sous bénéfice d’inventaire. Un chef-d’œuvre est de l’hospitalité, je trouve beau le visage de mon hôte. J’admire Shakespeare. Falstaff m’est proposé, je l’accepte. J’admire le cri insensé : un rat ! J’admire les calembours de Hamlet, j’admire les carnages de Macbeth, j’admire les sorcières, "ce ridicule spectacle", j’admire l’œil arraché de Glocester. Je n’ai pas plus d’esprit que cela…

L’école est le foyer du pédantisme.

Qu’est-ce que le vulgaire ? L’école dit : c’est le peuple. Et nous, nous disons : c’est l’école. Mais d’abord définissons cette expression, l’école. Quand nous disons l’école, que faut-il sous-entendre ? Indiquons-le. L’école, c’est la résultante des pédantismes ; l’école, c’est l’excroissance littéraire du budget ; l’école, c’est le mandarinat intellectuel dominant dans les divers enseignements autorisés et officiels, soit de la presse, soit de l’état ; l’école, c’est l’orthodoxie classique et scolastique à enceinte continue, l’antiquité homérique et virgilienne exploitée par des lettrés fonctionnaires et patentés, une espèce de Chine soit-disant Grèce ; l’école, c’est toute la science des pédagogues, toute la philosophie des sophistes, toute la critique des magisters, toute la férule des ignorantins, toute la religion des bigots, toute la pudeur des prudes, toute la métaphysique des ralliés, toute la vieillesse des petits jeunes gens qui ont subi l’opération, toute la flatterie des courtisans, toute la diatribe des thuriféraires, toute l’indépendance des domestiques, toute la certitude des vues basses et des âmes basses. L’école hait Shakespeare. Elle le prend en flagrant délit de fréquentation populaire, allant et venant dans les carrefours, " trivial ", disant à tous le mot de tous, parlant la langue publique, accepté de ceux qu’il accepte, applaudi par les mains noires de goudron, acclamé par tous les rauques enrouements qui sortent du travail et de la fatigue. Le drame de Shakespeare est peuple ; l’école s’indigne et dit : vulgaire. Il y a de la démagogie dans cette poésie en liberté ; l’auteur de Hamlet "sacrifie à la canaille".

Le poète est le soutien des pauvres.

Soit. Le poète " sacrifie à la canaille ". Si quelque chose est grand, c’est cela. Il y a là au premier plan, partout, en plein soleil, dans la fanfare, les hommes puissants suivis des hommes dorés. Le poète ne les voit pas, ou, s’il les voit, il les dédaigne. Il lève les yeux et regarde [les étoiles] ; puis il baisse les yeux et regarde le peuple. Elle est tout au fond de l’ombre, cette foule fatale, cette vaste et lugubre souffrance amoncelée, cette vénérable populace des déguenillés et des ignorants. Chaos d’âmes. Cette multitude de têtes ondule obscurément comme les vagues d’une mer nocturne. De temps en temps passent sur cette surface, comme les rafales sur l’eau, des catastrophes, une guerre, une peste, une favorite, une famine. Cela fait un frémissement qui dure peu, le fond de la douleur étant immobile comme le fond de l’océan. Le désespoir dépose on ne sait quel plomb horrible. C’est donc la nuit. C’est, sous de funèbres épaisseurs derrière lesquelles tout est indistinct, la sombre mer des pauvres. Ces accablés se taisent ; ils ne savent rien, ils ne peuvent rien, ils ne demandent rien, ils ne pensent rien ; ils subissent. Ils ont faim et froid. On voit leur chair indécente par les trous des haillons. Toute cette ombre vivante et mourante remue, ces larves agonisent, la mère manque de lait, le père manque de travail, les cerveaux manquent de lumière. Le groupe des petits est pâle ; tout cela expire et rampe, n’ayant pas même la force d’aimer. Et le poète écoute, et il entend ; et il regarde, et il voit ; et il se penche de plus en plus, et il pleure ; et tout à coup, grandissant d’un grandissement étrange, puisant dans toutes ces ténèbres sa propre transfiguration, il se redresse terrible et tendre au-dessus de tous les misérables, de ceux d’en haut comme ceux d’en bas, avec des yeux éclatants. Et il demande compte à grands cris. Il ressemble à un grand vase plein d’humanité que la main qui est dans la nuée secouerait, et d’où tomberaient sur la terre de larges gouttes, brûlure pour les oppresseurs, rosée pour les opprimés. Ah ! Vous trouvez cela mauvais, vous autres. Eh bien, nous le trouvons bon, nous. Nous trouvons juste que quelqu’un parle, quand tous souffrent. Les ignorances qui jouissent et les ignorances qui subissent ont un égal besoin d’enseignement. S’entretuer à fait son temps. C’est à promulguer ces vérités que le poète est bon. Pour cela, il faut qu’il soit peuple ; pour cela il faut qu’il soit populace. Hardi donc à la promiscuité triviale, à la métaphore populaire, à la grande vie en commun avec ces exilés de la joie qu’on nomme les pauvres ! Il est nécessaire que le souffle du peuple traverse ces toutes-puissantes âmes. Le peuple a quelque chose à leur dire. Il est bon qu’on sente dans Euripide les marchandes d’herbes d’Athènes et dans Shakespeare les matelots de Londres.

La littérature est la nourriture primordiale de la civilisation.

Travailler au peuple, ceci est la grande urgence. L’âme humaine, chose importante à dire dans la minute où nous sommes, a plus besoin encore d’idéal que de réel. C’est par le réel qu’on vit ; c’est par l’idéal qu’on existe. Exister, c’est comprendre. Exister, c’est sourire du présent, c’est regarder l’avenir par-dessus la muraille. Exister, c’est avoir la justice, la vérité, la raison, le dévouement, la probité, la sincérité, le bon sens, le droit et le devoir chevillés au cœur. Exister, c’est savoir ce qu’on vaut, ce qu’on peut, ce qu’on doit. Existence, c’est conscience. Caton ne se levait pas devant Ptolémée [tyran ? ]. Caton existait. La littérature secrète de la civilisation, la poésie secrète de l’idéal. C’est pourquoi la littérature est un besoin des sociétés. C’est pourquoi la poésie est une avidité de l’âme. C’est pourquoi les poètes sont les premiers [instituteurs] du peuple. C’est pourquoi il faut, en France, traduire Shakespeare. C’est pourquoi il faut, en Angleterre, traduire Molière. C’est pourquoi il faut les commenter. C’est pourquoi il faut avoir un vaste domaine public littéraire. C’est pourquoi il faut traduire, commenter, publier, imprimer, réimprimer, clicher, stéréotyper, distribuer, crier, expliquer, réciter, répandre, donner à tous, donner à bon marché, donner au prix de revient, donner pour rien, tous les poètes, tous les philosophes, tous les penseurs, tous les producteurs de grandes âmes. Ce redoutable et consolant Ezéchiel a toutes sortes de passages singuliers, d’un sens profond : Une main fut envoyée vers moi. Elle tenait un rouleau, qui était un livre. La voix me dit : mange ce rouleau. J’ouvris les lèvres et je mangeai le livre. Il fut doux dans ma bouche comme du miel. Manger le livre, c’est, dans une image étrange et frappante, toute la formule de la perfectibilité, qui, en haut, est science, et, en bas, enseignement. Nous venons de le dire : la littérature secrète de la civilisation. En doutez-vous ? Ouvrez la première statistique venue.

En voici une. Bagne de Toulon, 1862. Trois mille dix condamnés. Sur ces trois mille dix forçats, quarante [40] savent un peu plus que lire et écrire, deux cent quatre-vingt-dix-sept [297] savent lire et écrire, neuf cent quatre [904] lisent mal et écrivent mal, dix-sept cent soixante dix-neuf [1779] ne savent ni lire ni écrire. Dans cette foule misérable, toutes les professions machinales sont représentées par des nombres décroissant à mesure qu’on monte vers les professions éclairées, et vous arrivez à ce résultat final : orfèvres et bijoutiers au bagne, quatre ; ecclésiastiques, trois ; notaires, deux ; comédiens, un ; artistes musiciens, un ; homme de lettres, pas un.

Il n’y a pas de peuples heureux sans liberté.

L’idée démocratique subit en ce moment l’épreuve redoutable de la surcharge. On essaye de lui faire porter le despotisme. Le peuple n’a que faire de la liberté ; c’était le mot d’ordre d’une certaine école innocente et dupe dont le chef est mort il y a quelques années. Ce pauvre honnête rêveur croyait de bonne foi qu’on peut rester dans le progrès en sortant de la liberté. Nous l’avons entendu émettre, probablement sans le vouloir, cet aphorisme : la liberté est bonne pour les riches. Ces maximes-là ont l’inconvénient de ne pas nuire à l’établissement des empires. Non, non, non, rien hors de la liberté ! La servitude, c’est l’âme aveuglée. Se figure-t-on un aveugle de bonne volonté ? Cette chose terrible existe. Il y a des esclaves acceptant. Un sourire dans une chaîne, quoi de plus hideux ! Qui n’est pas libre n’est pas homme ; qui n’est pas libre ne voit pas ; ne sait pas, ne discerne pas, ne grandit pas, ne comprend pas, ne veut pas, ne croit pas, n’aime pas, n’a pas de femme, n’a pas d’enfants, a une femelle et des petits, n’est pas. La liberté est une prunelle. La liberté est l’organe visuel du progrès. Parce que la liberté a des inconvénients et même des périls, vouloir faire de la civilisation sans elle équivaut à faire de la culture sans soleil ; c’est là aussi un astre critiquable. Aussi, écartons tout ce qui ressemble au couvent, à la caserne, à l’encellulement, à l’alignement. Recommencer la vieille servitude est inepte. La chose, refaite à neuf, pourrait bien durer. Quelques théoriciens, par ailleurs droits et sincères, se signalent à force de craindre la dispersion des activités et des énergies et ce qu’ils nomment " l’anarchie " et en viennent à une acceptation presque chinoise de la concentration sociale absolue. Ils font de leur résignation une doctrine. Que l’homme boive et mange, tout est là. Un bonheur bête est la solution. Nous rêvons pour les nations autre chose qu’une félicité uniquement composée d’obéissance. Que ces philosophes involontaires d’un despotisme possible y songent, endoctriner les masses contre liberté, entasser dans les intelligences l’appétit et le fatalisme, une situation étant donnée, le saturer de matérialisme, et s’exposer à la construction qui en sortirait, ce serait comprendre le progrès à la façon de ce brave homme qui acclamait un nouveau gibet, et qui s’écriait : A la bonne heure !

La satisfaction des besoins élémentaires n’est suffisante.

Etre un estomac repu, un boyau satisfait, un ventre heureux, c’est quelque chose sans doute, car c’est la bête. Pourtant on peut mettre son ambition plus haut. Certes, un bon salaire, c’est bon. Avoir cette terre ferme sous son pied, de forts gages, est une chose qui plaît. Le sage aime à ne manquer de rien. Assurer sa situation est d’un homme intelligent. Les gros émoluments font les teints frais et les bonnes santés, on vit mieux dans les douces sinécures bien appointées, être bien en cour, cela assoit une famille et fait une fortune ; quant à moi, je préfère à toutes ces solidités le vieux vaisseau faisant eau. Il y a quelque chose au-delà de s’assouvir. Le but humain n’est pas le but animal. Un rehaussement moral est nécessaire. L’homme, à cette heure, tend à tomber dans l’intestin ; il faut replacer l’homme dans le cœur, il faut replacer l’homme dans le cerveau. Le cerveau, voilà le souverain qu’il faut restaurer. La question sociale veut, aujourd’hui plus que jamais, être tournée du côté de la dignité humaine. Montrer à l’homme le but humain, améliorer l’intelligence d’abord, l’animal ensuite, dédaigner la chair, tant qu’on méprisera la pensée, et donner sur sa propre chair l’exemple, tel est le devoir actuel, immédiat, urgent, des écrivains. C’est ce que, de tout temps, ont fait les génies. Pénétrer la lumière de civilisation ; vous demandez à quoi les poètes sont utiles : à cela, tout simplement.

La littérature n’appartient pas aux lettrés.

Jusqu’à ce jour il y a eu une littérature de lettrés. En France surtout, la littérature tendait à faire caste. Etre poète, cela revenait un peu à être mandarin. Tous les mots n’avaient pas le droit à la langue. Le dictionnaire accordait ou n’accordait pas l’enregistrement. Le dictionnaire avait sa volonté à lui. Figurez-vous la botanique déclarant à un végétal qu’il n’existe pas, et la nature offrant timidement à l’entomologie qui le refuse comme incorrect. Figurez-vous l’astronomie chicanant les astres. Nous nous rappelons avoir entendu dire en pleine Académie qu’on avait parlé français en France qu’au dix-septième siècle, et cela pendant douze années ; nous ne savons plus lesquelles. Sortons, il en est temps, de cet ordre d’idées. La démocratie l’exige. Sortons du collège, du conclave, du compartiment, du petit goût, du petit art, de la petite chapelle. La poésie n’a pas de coterie. Luttons contre cette tendance. Insistons sur ces vérités qui sont des urgences. Les chefs-d’œuvre recommandés par le manuel au baccalauréat, les compliments en vers ou en prose, les tragédies plafonnant au-dessus de la tête d’un roi quelconque, l’inspiration en habit de cérémonie, les perruques-soleils faisant loi en poésie, les Arts poétiques qui oublient La Fontaine et pour qui Molière est un peut-être, les langues bégueules, la pensée entre quatre murs, tout cela, quoique l’enseignement officiel et public en soit saturé et rempli, tout cela est du passé. Telle époque, dite grand siècle, et, à coup sûr, beau siècle, n’est autre chose au fond qu’un monologue littéraire. Comprend-on cette chose étrange, une littérature qui est un aparté ! Il semble qu’on lise sur le fronton d’un certain art : on n’entre pas. Quant à nous, nous ne nous figurons la poésie que les portes toutes grandes ouvertes. L’heure est venue d’arborer le Tout pour tous. Ce qu’il faut à la civilisation, grande fille désormais, c’est une littérature de peuple. Le peuple, c’est-à-dire l’homme.

Enseigner le peuple.

Le progrès de l’homme par l’avancement des esprits ; point de salut hors de là. Enseignez ! Apprenez ! Toutes les révolutions de l’avenir sont incluses, amorties, dans ce mot : Instruction Gratuite et Obligatoire. Mangez le livre. C’est par l’explication des œuvres du premier ordre que ce large enseignement intellectuel doit se couronner. En haut les génies. Partout où il y a agglomération d’hommes, il doit y avoir, dans un lieu spécial, un explicateur public des grands penseurs. Qui dit grand penseur dit penseur bienfaisant. La présence perpétuelle du beau dans leurs œuvres maintient les poètes au sommet de l’enseignement. Nul ne peut savoir la quantité de lumière qui se dégagera de la mise en communication du peuple avec les génies. Cette combinaison du cœur du peuple avec le cœur du poète sera la pile de la civilisation. Ce magnifique enseignement, le peuple le comprendra-t-il ? Certes. Nous ne connaissons rien de plus haut pour le peuple. C’est une grande âme. Etes-vous jamais allé un jour de fête à un spectacle gratis ? Que dites-vous de cet auditoire ? En connaissez-vous un qui soit plus spontané et plus intelligent ? Connaissez-vous, même, dans la forêt une vibration plus profonde ? La cour de Versailles admire comme un régiment fait de l’exercice ; le peuple, lui, se rue dans le beau éperdument. Il s’entasse, se presse, s’amalgame, se combine, se pétrit, dans le théâtre ; pâte vivante que le poète va modeler. La salle est comble, la vaste multitude regarde, écoute, aime, toutes les consciences émus jettent dehors leur feu intérieur, tous les yeux éclairent, la grosse bête à mille têtes est là, elle caresse le beau, elle lui sourit, elle est finement littéraire ; rien n’égale les délicatesses de ce monstre. La cohue tremble, rugit, palpite ; ses pudeurs sont inouïes ; la foule est une vierge. Aucune pruderie pourtant, cette bête n’est pas bête. Pas une sympathie ne lui manque ; elle a en elle tout le clavier, depuis la passion jusqu’à l’ironie, depuis le sarcasme jusqu’au sanglot. Les multitudes, et c’est là leur beauté, sont profondément pénétrables à l’idéal. L’approche du grand art leur plaît, elles en frissonnent. Pas un détail ne leur échappe. Et là même où l’homme du peuple n’est pas en foule, il est encore bon auditeur des grandes choses. Il a la curiosité saine. L’ignorance est un appétit. Il a, du côté de la poésie, des ouvertures secrètes dont il ne se doute pas lui-même. Plus le flambeau est divin, plus il est fait pour cette âme [humble]. Nous voudrions voir dans les villages une chaire expliquant Homère aux paysans.

Que les auteurs, issus du peuple, retournent au peuple.

Trop de matière est le mal de cette époque. De là un certain appesantissement. Il s’agit de remettre de l’idéal dans l’âme humaine. Où prendrez-vous de l’idéal ? Où il y en a. Les poètes, les philosophes, les penseurs sont les urnes. L’idéal est dans Eschyle, dans Isaïe, dans Juvénal, dans Alighieri, dans Shakespeare. Jetez Eschyle, jetez Isaïe, jetez Juvénal, jetez Dante, jetez Shakespeare dans la profonde âme du genre humain. Versez tous les esprits depuis Esope jusqu’à Molière, toutes les intelligences depuis Platon jusqu’à Newton, toutes les encyclopédies depuis Aristote jusqu’à Voltaire. De la sorte, en guérissant la maladie momentanée, vous établirez à jamais la santé de l’esprit humain. Vous guérirez la bourgeoisie, vous fonderez le peuple. Quel but ! Faire le peuple ! A qui sont les génies, si ce n’est à toi, peuple ? Ils t’appartiennent, ils sont tes fils et tes pères ; tu les engendres et ils t’enseignent. Ils font à ton chaos des percements de lumières. Les génies sortent de toi, foule mystérieuse. Donc qu’ils retournent à toi…

Plaidoyer pour un art utile.

Ah ! Esprits ! Soyez utiles ! Servez à quelque chose ! Ne faites pas les dégoûtés quand il s’agit d’être efficaces et bons. L’art pour l’art peut être beau, mais l’art pour le progrès est plus beau encore. Rêver la rêverie est bien, mais rêver l’utopie est mieux. Ah ! Il vous faut du songe ? Eh bien, songez l’homme meilleur. Vous voulez du rêve ? En voici : l’idéal. Le prophète cherche la solitude, mais non l’isolement. Il débrouille et développe les fils de l’humanité noués et roulés en écheveau dans son âme ; il ne les casse pas. Il va dans le désert pensé, à qui ? Aux multitudes. Ce n’est pas aux forêts qu’il parle mais aux villes. Ce n’est pas l’herbe qu’il regarde plier au vent, c’est l’homme ; ce n’est pas contre les lions qu’il rugit, c’est contre les tyrans. Malheur à vous, pharaons ! C’est là le cri du grand solitaire. Puis il pleure. Sur quoi ? Sur cette éternelle captivité de Babylone. Il veille, le penseur bon et sombre ; il épie, il guette, il écoute, il regarde, oreille dans le silence, œil dans la nuit, griffe à demi allongée vers les méchants. Parlez-lui donc de l’art pour l’art, à ce cénobite de l’idéal. Il a son but et il y va, et son but, c’est ceci : le mieux. Il s’y dévoue. Il ne s’appartient pas, il appartient à son apostolat. Le génie n’est pas fait pour le génie, il est fait pour l’homme. Au point où la question sociale est arrivée, tout doit être action commune. Les forces isolées s’annulent, l’idéal et le réel sont solidaires. L’art doit aider la science. Ces deux roues du progrès doivent tourner ensemble. Quelques purs amants de l’art, émus d’une préoccupation qui du reste a sa dignité et sa noblesse, écartent cette formule, l’art pour le progrès, le Beau Utile, craignant que l’utile ne déforme le beau. Ils tremblent de voir les bras de la muse se terminer en mains de servante. Selon eux, l’idéal peut gauchir dans trop de contact avec la réalité. Ils sont inquiets pour le sublime s’il descend jusqu’à l’humanité. Ah ! Ils se trompent. L’utile, loin de circonscrire le sublime, le grandit. L’application du sublime aux choses humaines produits des chefs-d’œuvre inattendus. Quoi ! L’art décroîtrait pour s’être élargi ! Non. Un service de plus, c’est une beauté de plus. Mais on se récrie. Entreprendre la guérison des plaies sociales, amender les codes, dénoncer la loi au droit, contrôler les registres d’inscription de la police, rétrécir les dispensaires, sonder le salaire et le chômage, goûter le pain noir du pauvre, chercher du travail à l’ouvrière, confronter aux oisifs du lorgnon les paresseux du haillon, jeter bas la cloison de l’ignorance, faire ouvrir des écoles, montrer à lire aux petits enfants, attaquer la honte, l’infamie, la faute, le crime, le vice, prêcher la multiplication des abécédaires, améliorer la nutrition des intelligences et des cœurs, donner à boire et à manger, réclamer des souliers pour les pieds nus, ce n’est pas l’affaire de l’art. Oui, l’art c’est l’azur, mais je le répète, un service de plus, c’est une beauté de plus. Dans tous les cas, où est la diminution ? Entrer en collaboration avec le laboureur, le vigneron et le maraîcher, cela n’ôte pas au ciel une étoile. Ah ! L’immensité ne méprise pas l’utilité, et qu’y perd-elle ? L’aurore est-elle moins magnifique, a-t-elle moins de pourpre et moins d’émeraude, subit-elle une décroissance quelconque, parce que, prévoyant la soif d’une mouche, elle secrète soigneusement dans la fleur la goutte de rosée dont à besoin l’abeille ?

On insiste ; poésie sociale, poésie humaine, poésie pour le peuple, promulguer des colères publiques, insulter les despotes, désespérer les coquins, émanciper l’homme mineur, pousser les âmes en avant et les ténèbres en arrière, nettoyer les cages pénales, vider le baquet des malpropretés publiques, manches retroussées, faire ces grosses besognes, pourquoi pas ? Homère était le géographe et l’historien de son temps, Juvénal le juge du sien, Dante le théologien du sien, Shakespeare le moraliste du sien, Voltaire le philosophe du sien. Nulle région, dans la spéculation ou dans le fait, n’est fermée à l’esprit.

Que pense Eschyle de l’art pour l’art ? Vous dites : la muse est faite pour chanter, pour aimer, pour croire, pour prier. Oui et non. Entendons-nous. Chanter qui ? Le vide. Aimer quoi ? Soi-même. Croire quoi ? Le dogme. Prier quoi ? L’idole. Non, voici le vrai : chanter l’idéal, aimer l’humanité, croire aux progrès, prier vers l’infini. Prenez garde, vous qui tracez de ces cercles autour du poète, vous le mettez hors de l’homme. Que le poète soit hors de l’homme par un côté, par les ailes, par le vol immense, par la brusque disparition possible dans les profondeurs, cela est bien, cela doit être, mais à la condition de sa réapparition. Qu’il parte, mais qu’il revienne. Qu’il ait des ailes pour l’infini, mais qu’il ait des pieds pour la terre, et qu’après l’avoir vu voler, on le voie marcher. Qu’il rentre dans l’homme, après en être sorti. Qu’après avoir vu l’archange, on le retrouve frère. Que l’étoile qui est dans cet œil pleure une larme, et que cette larme soit humaine. Ainsi humain et surhumain, ce sera le poète. Mais être tout à fait hors de l’homme, c’est ne pas être. Montre-moi ton pied, génie, et voyons si tu as comme moi au talon de la poussière terrestre.

Si tu n’as pas cette poussière, si tu n’as pas marché dans mon sentier, tu ne me connais pas et je ne te connais pas. Va-t-en. Tu te crois un ange, tu n’es qu’un oiseau. Aide des forts aux faibles, aide des grands aux petits, aide des libres aux enchaînés, aide des penseurs aux ignorants, aide du solitaire aux multitudes, telle est la loi. Qui ne suit pas cette loi peut être un génie, mais c’est un génie de luxe. En ne maniant point les choses de la terre, il croit s’épurer, il s’annule. Il est le raffiné, il est le délicat, il peut être l’exquis ; il n’est pas le grand. Le premier venu, grossièrement utile, mais utile, a le droit de demander en voyant ce génie bon à rien : Qu’est-ce que ce fainéant ? L’amphore qui refuse d’aller à la fontaine mérite la huée des cruches.

Nous ne sommes pas arrivés au bout du progrès humain.

Nous ne sommes pas au but. La concorde condensée en félicité, la civilisation résumée en harmonie, cela est loin encore. Il reste autour de nous une quantité suffisante d’esclavage, de sophisme, de guerre est de mort pour que l’esprit de la civilisation ne se dessaisisse d’aucune de ses forces. Tout le droit divin n’est pas dissipé. La civilisation n’en a pas fini avec les octroyeurs de constitutions, avec les propriétaires des peuples, et avec les hallucinés légitimes et héréditaires, qui s’affirment majestés par la grâce de Dieu, et se croient sur le genre humain droit de manumission. Il importe de faire un peu obstacle, de montrer au passé de la mauvaise volonté, et d’apporter à ces hommes, à ces dogmes, à ces chimères qui s’obstinent, quelque empêchement. Il y a des Polognes égorgées à l’horizon. Tout mon souci, disait un poète contemporain mort récemment, Musset, c’est la fumée de mon cigare. Moi aussi, j’ai pour souci une fumée, la fumée des villes qui brûlent là-bas.

Les poètes ne sont pas bons à rien.

Il y a eu, ces dernières années, un instant où l’impassibilité était recommandée aux poètes comme condition de divinité. Etre indifférent, cela s’appelait être olympien. Où avait-on vu cela ? Lisez Homère. Les olympiens ne sont que passion. Ils combattent sans cesse. L’un a un arc, l’autre une lance, l’autre une épée, l’autre une massue, l’autre la foudre. Il y en a un qui force les léopards à le traîner. Un autre, la sagesse, a coupé la tête de la nuit hérissée de serpents et l’a clouée sur son bouclier. Tel est le calme des olympiens. Leurs colères font rouler des tonnerres d’un bout à l’autre de l’Iliade et de l’Odyssée.

Ces colères, quand elles sont justes, sont bonnes. Le poète qui les a est le vrai olympien. Juvénal, Dante, Agrippa d’Aubigné et Milton avaient ces colères. Molière aussi. J’aime Stésichore indigné, empêchant l’alliance de la Grèce avec Phalaris, et combattant à coups de lyre le taureau d’airain. Louis XIV trouvait Racine bon à coucher dans sa chambre quand il était, lui le roi, malade, faisant ainsi du poète le second de son apothicaire, grande protection aux lettres ; mais il ne demandait rien de plus aux beaux esprits, et l’horizon de son alcôve lui semblait suffisant pour eux. Un jour, Racine, un peu poussé par madame de Maintenon, s’avisa de sortir de la chambre du roi et de regarder le galetas [le taudis] du peuple. De là un mémoire sur la détresse publique. Louis XIV frappa Racine d’un coup d’œil meurtrier. Mal en prend aux poètes d’être gens de cour et de faire ce que leur demandent les maîtresses de roi. Racine, sur la suggestion de madame de Maintenon, risque une remontrance qui le fait chasser de la cour, et il en meurt… Il y a quelques années, " une plume fort autorisée ", comme on dit en patois académique et officiel, écrivait ceci : - " le plus grand service que puissent nous rendre les poètes, c’est de n’être bons à rien. Nous ne leur demandons pas autre chose. " Cette phrase " réussie ", à ce qu’il paraît, a été fort répétée. Nous la répétons à notre tour. Quand l’aplomb d’un idiot arrive à ces proportions, il mérite enregistrement. On comprend que les rois disent aux poètes : Sois inutile ; mais on ne comprend pas que les peuples le lui disent…

L’art sert le progrès.

La révolution, toute la révolution, voilà la source de la littérature du dix-neuvième siècle. La révolution a forgé le clairon, le dix-neuvième siècle le sonne. Les écrivains et les poètes du dix-neuvième siècle ont cette admirable fortune de sortir d’une genèse, d’arriver après une fin du monde, d’accompagner une réapparition de lumière, d’être les organes d’un recommencement. Ceci leur impose des devoirs inconnus à leurs devanciers, des devoirs de réformateurs intentionnels et de civilisateurs directs. Ils ne continuent rien ; ils refont tout. A temps nouveaux, devoirs nouveaux. La fonction des penseurs aujourd’hui est complexe : penser ne suffit plus, il faut aimer ; penser et aimer ne suffit plus, il faut agir ; penser, aimer et agir ne suffit plus, il faut souffrir. Posez la plume, et allez où vous entendez la mitraille. Voici une barricade ; soyez-en. Voici l’exil ; acceptez. Voici l’échafaud ; soit. Tels sont les besoins actuels du progrès. Les serviteurs des grandes choses urgentes ne seront jamais assez grands. Rouler des idées, amonceler des évidences, étager des principes, voilà le remuement formidable. Mettre le droit sur la vérité ; escalader cela ensuite, et détrôner les usurpations au milieu des tonnerres ; voilà l’œuvre. L’avenir presse. Demain ne peut pas attendre. L’humanité n’a pas une minute à perdre. Vite, vite, dépêchons, les misérables ont les pieds sur le fer rouge. On a faim, on a soif, on souffre. Ah ! maigreur terrible du pauvre corps humain ! Le parasitisme rit, le lierre verdit et pousse, le gui est florissant, le ver solitaire est heureux. Détruire ce qui dévore, là est le salut. Il y a trop d’indigence, trop de dénuement, trop d’impudeur, trop de nudité, trop de lupanars, trop de bagnes, trop de haillons, trop de défaillances, trop de crimes, trop d’obscurité, pas assez d’écoles, trop de petits innocents en croissance pour le mal ! Le grabat des pauvres filles se couvre tout à coup de soie et de dentelles, et c’est là la pire misère ; à côté du malheur il y a le vice, l’un poussant l’autre. Une telle société veut être secourue. Cherchons le mieux. La civilisation veut marcher ; essayons les théories. Essayer n’est pas adopter. Mais avant tout et surtout, prodiguons la lumière. Tout assainissement commence par une large ouverture de fenêtres. Ouvrons les intelligences toutes grandes. Aérons les âmes. Vite, vite, ô penseurs. Faites respirer le genre humain. Versez l’espérance, versez l’idéal, faites le bien. Que rien ne soit perdu. Que pas une force ne s’isole. Tous à la manœuvre ! La vaste urgence est là. Plus d’art fainéant. La poésie ouvrière de civilisation, quoi de plus admirable ! Le rêveur doit être un pionnier ; la strophe doit vouloir. Le beau doit se mettre au service de l’honnête. Je suis le valet de ma conscience ; elle me sonne, j’arrive. Stimuler, presser, gronder, réveiller, suggérer, inspirer, c’est cette fonction, remplie de toutes parts par les écrivains, qui imprime à la littérature de ce siècle un si haut caractère de puissance et d’originalité. Rester fidèle à toutes les lois de l’art en les combinant avec la loi du progrès, tel est le problème !

JVictor Hugo (1802-1885)
Tirées de son œuvre : William Shakespeare
Texte et sous-titres établis par Jean-Michel Potiron,
Le 4 octobre 2002

Bill VIOLA